jeudi 23 mars 2017

L'échelle

L’échelle de la piscine du baptême
Jean 9,1-41

La guérison d’un aveugle. Tout un chapitre - 41 versets – pour transcrire un évènement plutôt extraordinaire. L’évangéliste semble s’être mué en reporter, avec micro et caméra. On dirait une page écrite par un journaliste fidèle aux faits bruts, jusqu’au scrupule.
En réalité, l’auteur met en scène, à partir d’un authentique miracle de Jésus, toute une catéchèse baptismale clairement signifiée par l’invitation faite à l’aveugle d’aller se laver dans la piscine de Siloé pour en ressortir guéri, désormais pleinement ouvert à la lumière, à commencer par celle de la foi. Il faut lire attentivement le chapitre en son entier pour repérer un double mouvement sur l’échelle de cette aventure intérieure.

Le premier peut se comparer à une remontée de la piscine, pas à pas, comme sur une échelle qui mène à la foi. Au fur et à mesure qu’il affronte les oppositions et les résistances de ceux qui l’interrogent, l’aveugle grandit dans sa découverte du mystère du Christ. A ses voisins curieux, il déclare qu’il a été guéri par « l’homme Jésus » (v. 11). Aux Pharisiens très soupçonneux, il affirme que ce Jésus est pour lui « un prophète » (v. 17).  A d’autres Pharisiens, qui accusaient Jésus d’être un pécheur, l’homme oppose la croyance en un « homme de Dieu » (v. 33). Mais sa foi va éclater au contact direct de Jésus qui l’invite à croire au « Fils de l’Homme », avec toute la profondeur de ce vocable dans la tradition juive, à savoir le Messie envoyé du ciel pour rassembler les hommes dans la communion avec Dieu. « Et l’aveugle dit : Je crois, Seigneur. Et il se prosterna devant lui. » La foi et la pratique de l’Eglise !

A l’inverse de l’aveugle re-né des eaux du baptême, les autres protagonistes parcourent l’échelle en la descendant, jusqu’à l’aveuglement intérieur. Ils s’enfoncent. Les voisins ne savent pas que penser. Ils demeurent sceptiques. Les premiers Pharisiens refusent de croire à la réalité de la guérison. Les parents de l’aveugle se défilent devant les questions par peur des conséquences. Pour d’autres Pharisiens, la cause est entendue : Jésus n’est qu’un vilain imposteur. Et ils jettent dehors l’aveugle guéri qui s’obstinait à commencer de croire en lui. Rien de nouveau dans les obscurités du monde.

Monter ou descendre l’échelle de la foi. Qui que nous soyons, nous circulons tous sur cette échelle, tant il est humain d’avancer, mais aussi parfois de reculer, sur le chemin de notre adhésion au Christ. L’aveugle guéri a aussi passé par des étapes progressives jusqu’à la pleine reconnaissance, jusqu’à l’adoration. Qui peut dire qu’il n’a jamais fait quelques pas en arrière ou de côté dans l’aventure de sa foi ?
Il y a au moins une vérité à laquelle nous devrions croire sans faille, surtout à la faveur de ce carême : Jésus nous cherche toujours et nous rattrape souvent sur les sentiers de nos quêtes intérieures, y compris quand il fait nuit en nous.
Car il est la lumière du monde.


Claude Ducarroz

dimanche 19 mars 2017

La Samaritaine

Homélie
3ème dimanche de Carême
Jean 4,5-42

Au camp de concentration d’Auschwitz. Primo Levi –un juif italien- se retrouve à côté de Lorenzo, un italien chrétien qui lui donne chaque jour une partie de sa maigre ration de pain afin qu’il puisse survivre. Et il a survécu. Primo Levi a raconté : « C’est grâce à Lorenzo que je suis en vie aujourd’hui. Pas tant à cause de son aide matérielle, mais par sa présence et sa manière simple d’être bon. Il m’a constamment rappelé qu’il existe encore un monde en dehors du nôtre, quelqu’un qui est encore pur et intègre, ni corrompu ni sauvage, comme une vague possibilité de bien pour laquelle il valait la peine de survivre. Grâce à Lorenzo, j’ai pu ne pas oublier que j’étais encore un homme. »

Un autre juif, Jésus de Nazareth.  Près de Sykar, en Samarie, il arrive fatigué, il est midi, il a soif. Une femme vient puiser de l’eau à la source. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » Normalement, rien n’aurait dû se passer. Il est juif, elle est une hérétique samaritaine ; il est un homme, elle est une femme ; il a la réputation de la sainteté, elle en est à son sixième mari.

Et soudain, tout change, et pour lui, et surtout pour elle.
La source de la vraie vie et le feu du pur amour sont en lui. Et c’est lui qui a soif, qui a besoin d’elle, qui lui demande humblement à boire. Elle a tout à recevoir au creux de son existence bousculée, au fond du puits asséché de son désir d’aimer et d’être aimé. Quelqu’un qui a tout, qui est tout, lui fait l’honneur de se présenter à elle comme un mendiant, avant de se proposer délicatement comme la source vive dont elle a tant besoin, sans le savoir encore.

L’amour, c’est toujours deux pauvretés qui s’apprivoisent et se rencontrent pour faire une richesse partagée. On ne peut nouer une relation solide que si l’on s’offre dans le respect et l’humilité. Jésus l’a fait. Et par là, il rend sa dignité à cette femme, il inaugure un dialogue fraternel, il transfigure sa pauvre vie. Jusqu’à la foi, jusqu’à la mission, jusqu’à la joie.

Souvenez-vous. Un autre jour, Jésus a exprimé le même besoin, encore plus dévorant, plus proche de celui de son compatriote Primo Levi. Sur la croix, il a dit d’une voix forte : « J’ai soif ». Et l’un des soldats lui présenta une éponge remplie de vinaigre. Et quand il eut pris le vinaigre, il ajouta : « Tout est accompli ». Et il remit l’esprit. Attention : pas seulement « expirer », mais remettre, transmettre son Esprit, nous donner son Esprit.

Comme la femme anonyme de Samarie avait été ré-enfantée à une vie nouvelle dans l’échange autour du puits à partir de la soif de Jésus, nous aussi, nous sommes les enfants de sa soif sur la croix. Et il nous a remis son esprit dans notre baptême, comme il nous le redonne à chaque communion. Nous l’entendrons tout à l’heure : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. »

Cet Esprit, celui du puits et celui de la croix, c’est un cadeau gratuit, donc offert à tous, même aux hommes et femmes pas toujours conformes aux règlements de la société ou aux règles de l’Eglise.
Mais cet Esprit, une fois donné et une fois accueilli, ne nous laisse pas tranquilles. Tandis  qu’il vient combler nos faims et soifs les plus profondes, il ouvre aussi en nous de nouvelles faims et de nouvelles soifs.
Il nous comble en nous assurant que Dieu nous aime puisqu’il est amour, et rien qu’amour. Se savoir aimé de Dieu, malgré nos pauvretés et nos misères, n’est-ce pas encore mieux que le pain d’Auschwitz, celui qui a goût d’eucharistie, le pain de la vie éternelle ? Mais en même temps, des questions s’imposent à notre conscience et titillent nos quiétudes pour les transformer en salutaires inquiétudes.

Quelle ta soif essentielle ? Le confort, les richesses matérielles, la boulimie des plaisirs épidermiques, le pouvoir dominateur, les subtils parfums de l’orgueil ? Ou la recherche d’un sens ultime à la vie, qui puisse te faire goûter un bonheur simple en contribuant au bonheur des autres ? As-tu déjà été Lorenzo pour un Primo quelque part ?
 As-tu déjà expérimenté la joie de partager puisque, selon Jésus de Nazareth, « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » ?
Nous nous sentons tous des samaritaines en quête d’amour, en désir de salut. Et nous savons mieux maintenant, à partir de l’expérience de cette femme sans nom au bord du puits de Sycar, où se trouvent la vraie source, l’eau pure qui peut jaillir en nous en pardon, en renouveau, en résurrection. Un passage, un message, un visage à la margelle de notre puits : Jésus de Pâques, celui qui continue d’avoir soif…de nous.

Mais nous pouvons aussi, comme la petite porteuse d’eau de Samarie, faire déborder sur d’autres la surabondance de la bonne nouvelle, par la parole et par les actes, avec une présence à double effet. Beaucoup de Samaritains crurent en Jésus à cause de la parole de la femme. Mais un peu plus tard : « Ce n’est plus à cause de toi que nous croyons. Nous-mêmes, nous l’avons entendu et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »
Avec notre faim et avec son pain, avec notre soif et avec son Esprit, il y a toujours une belle aventure à vivre près de nos puits d’humanité.
Ah ! si nous savions le don de Dieu !
                                                                                                          Claude Ducarroz


vendredi 10 mars 2017

+Pierre Kaelin: en mémoire reconnaissante

Homélie
+ Pierre Kaelin

Il aurait pu être un prêtre ordinaire, comme nous, dans la magnifique et rude aventure du ministère « à cause de Jésus et de l’évangile ». D’ailleurs c’est ainsi qu’avait commencé le service presbytéral de l’abbé Pierre Kaelin à Notre-Dame de Lausanne en 1937. C’eut été ignorer ses charismes reçus en héritage –on peut même dire en hérédité- d’une famille où ne manquait ni l’esprit ni l’imagination. Ni le sacerdoce non plus puisque deux autres frères devinrent prêtres à leur tour. Sur appel de son évêque et dans le glorieux sillage du chanoine Joseph Bovet, Pierre est devenu prêtre-musicien.

Il aurait pu n’être qu’un bon prêtre au service de la liturgie dans notre cathédrale –ce qu’il fut durant 33 ans- par la direction des chorales et l’animation des assemblées, non sans aider les unes et les autres à prendre le virage du concile Vatican II, ce grand évènement  qui encourage toujours à prier sur de la beauté, mais aussi à favoriser la pleine participation du peuple de Dieu à l’action liturgique. Paroisse et diocèse, comme nous sommes reconnaissants à Pierre Kaelin pour son ouverture d’esprit, avec les risques et surtout les chances du renouveau liturgique !

Il fallait encore plus que cela pour rendre heureux cet homme et ce prêtre tout bouillonnant de créativité. Il a déployé jusqu’au bout ses compétences et ses inspirations, des plus populaires aux plus étonnantes. Je passe sur ses inventions techniques, dont certaines furent dûment brevetées. C’est dans le domaine de la composition chorale et musicale qu’il a démontré l’exubérance de ses talents, tant au service de l’Eglise qu’au bénéfice culturel de notre peuple, et tout cela dans l’expression joyeuse des valeurs chrétiennes et des fidélités citoyennes. Pierre a tout fait chanter, dans les églises et aussi hors des églises. Il a composé pour le bonheur de nos populations sur des thèmes pleins de vitalité, avec une esthétique toujours reliée à des messages qui nous aident encore à être plus humains, dans la solidarité et la paix, sans barrière et sans frontière.

Bien sûr, il aurait pu se contenter de nous bercer dans les délices de musiques et de chants « bien de chez nous ». L’esprit et le cœur de l’abbé -comme on l’appelait familièrement- étaient trop sensibles pour qu’il nous laisse tranquilles, avec des compositions et des spectacles de type patriotique. Ce n’est pas par hasard s’il a convoqué au bout de son diapason les meilleurs prophètes d’une vaste humanité plus humaine, en écho à notre merveilleuse et tragique histoire. L’abbé Pierre, Don Helder Camara, Raoul Follereau,  sans oublier l’ami Emile Gardaz et d’autres poètes encore: il leur a offert les ailes déployées de sa musique pour que leurs messages, à hauteur d’homme et de Dieu, pénètrent dans nos cœurs et nous bousculent jusqu’à l’émotion et surtout l’action.
Je puis en témoigner personnellement -et beaucoup parmi vous ici- : l’abbé Kaelin était tout le contraire d’un compositeur de cabinet. Il avait une capacité d’entraînement hors du commun.

On ne pouvait pas lui résister quand il fallait réaliser des initiatives –même insolites- pour les bonnes causes qu’il jugeait toujours urgentes, que ce soit au plan de la culture, mais aussi dans le domaine humanitaire. L’alliance des deux dimensions de ses engagements –le culturel et l’humanitaire-, c’était la preuve concrète de sa générosité -affective et effective-, le sceau de sa foi chrétienne et la signature de son ministère de prêtre. Et tout cela en chantant, encore et toujours, tous ensemble.
Une telle personnalité, si riche de tant de facettes humaines et évangéliques, méritait l’hommage posthume que nous lui rendons aujourd’hui, 22 ans après sa mort. Il nous a fait tant de bien, y compris avec ses défauts. Il nous a boustés pour le bien et par le beau. Nous lui devons un grand merci.

Le chapitre cathédral, encouragé par la paroisse St-Nicolas, estime que la place des restes mortels de l’abbé Kaelin est ici, dans notre cathédrale, juste à côté de la tombe de l’abbé Bovet, son illustre maître et prédécesseur. Nous remercions sa famille et ses amis –qui gardent son héritage spirituel et prolongent son hérédité culturelle- d’avoir rendu possible cette célébration de mémoire et de reconnaissance.
L’homme, le chrétien, le prêtre, le musicien : dans cette eucharistie, c’est un seul chant -polyphonique et symphonique- qui monte vers Dieu, dans la communion des saints, pour l’édification de l’Eglise et la joie de notre peuple.


Claude Ducarroz

dimanche 5 mars 2017

1er dimanche de Carême 2017

Homélie
Premier dimanche de Carême 2017

Bataille d’eau bénite autour de la tentation.
Vous vous souvenez. Jadis dans le Notre Père, on disait : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation ». Aujourd’hui nous disons : « Ne nous soumets pas à la tentation ». Et bientôt nous dirons : « Ne nous laisse pas entrer en tentation. »
Décidemment, on ne sait pas trop comment dire au mieux ce que le Seigneur Jésus nous a appris sur la tentation dans sa prière au Père.
Au-delà des formules, ce qui me paraît important et ce qui nous rassure aussi, c’est que Jésus ait bel et bien été « conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable ». Le sauveur lui-même n’a pas voulu échapper à cette expérience de la condition humaine : la tentation.

On pourrait imaginer que Jésus de Nazareth étant le Christ fils de Dieu, il ait seulement fait semblant d’être tenté, en jouant devant le diable une sorte de comédie de la tentation. Ce serait ignorer toute la vérité de son incarnation. Comme il eut vraiment faim après son jeûne prolongé, de même il a été vraiment tenté dans son humanité en tout semblable à la nôtre. Sauf le péché, c’est vrai, mais justement parce qu’il a résisté à la tentation. Car les tentations sont là non pas comme des pièges tendus par Dieu –ce que semble indiquer l’expression « Ne nous soumets pas à la tentation »- mais comme des épreuves permises par le Seigneur, une mise à l’épreuve qui nous donne l’occasion de « faire la preuve » de notre fidélité, même dans la faiblesse.

Le chiffre quarante et la mention du désert nous renvoient de toute évidence à l’aventure d’Israël qui mit 40 ans pour traverser le désert, de la libération d’Egypte jusqu’à la terre promise, tant la fidélité du peuple de l’alliance a été mise à l’épreuve dans cette longue marche vers le salut. Moïse en sut quelque chose.
Dès lors Jésus rassemble en sa personne le destin de son peuple messianique et la figure de Moïse. Et les tentations sont toujours les mêmes, comme les nôtres en somme.

* Si la faim peut expliquer quelque chose, elle ne justifie pas que nous nous vautrions dans le matérialisme de la consommation à outrance qui risque tellement d’éteindre en nous les aspirations et les inspirations de l’Esprit. Le remède ? Jésus nous le donne lui-même : la parole de Dieu, nourriture pour notre âme puisque « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu »

*A se jeter du sommet du temple, c’est le faîte de la gloire, y compris religieuse, surtout si des anges nous portent sur leurs mains. Et il y a tant de temples modernes sur lesquels nous construisons nos religions d’aujourd’hui, avec ses dieux de pacotille et ses idoles en carton pâte. Que ce soit les richesses économiques, les succès médiatiques, les performances érotiques, les dominations politiques ou militaires, l’écrasante arrogance de certains savoirs.
Toutes choses, par ailleurs, qui peuvent être bonnes si elles sont mises à l’humble service des êtres humains au lieu de les asservir. Alors seulement, Dieu qui est au ciel est glorifié en ses enfants de la terre, à commencer par les plus pauvres et les plus souffrants. Voilà qui rejoint la troisième tentation, justement celle du pouvoir d’oppression au lieu d’avoir l’autorité servante, sans jamais oublier celui qui doit toujours être le premier servi, dans et hors du culte : le Seigneur notre Dieu.
Que voilà un beau programme, me direz-vous, mais difficile à mettre en pratique. Comme vous le devinez, il sent le carême, et c’est très bien ainsi. Pas un carême de tristesse sacrificielle, mais une authentique expérience de libération par le haut et de vraie joie dans nos profondeurs.
 La méditation de la parole de Dieu, la prière silencieuse ou communautaire, la frugalité écologique, le partage généreux tous azimuts : voilà un chemin d’humanisation sur le modèle de Jésus qui triompha des tentations au désert. Et de plus l’Eglise nous invite à profiter des sacrements, celui du pardon et celui de l’eucharistie, pour nous enraciner dans le renouveau spirituel et nous nourrir du pain qui mène à la vie éternelle.

Sur cette route pascale, un étrange pèlerin marche à nos côtés. Il nous donne la main. Lui aussi, lui plus que beaucoup d’autres, nous montre la voie de la vraie liberté. C’est saint Nicolas de Flue, le patron de notre pays, par ailleurs très lié à l’histoire de Fribourg.
Comme Jésus, en suivant les appels intérieurs de l’Esprit –fussent-ils déconcertants- il a vécu une magnifique  aventure personnelle, à savoir le bonheur de l’austérité au lieu du gavage matérialiste, la priorité absolue de Dieu dans sa vie au lieu des mirages de la frivolité, le régal de l’eucharistie au lieu des nourritures terrestres si souvent avariées, et la joie de la prière et de la contemplation en solitude au lieu des égarements dans le brouhaha des rumeurs mondaines.

C’est le temps béni du carême. Avec Jésus et son Esprit Saint, accompagnés par Nicolas de Flue et tant d’autres frères et sœurs aînés, marchons vers Pâques en Eglise de foi, d’espérance et surtout d’amour.
                                               Claude Ducarroz


mercredi 1 mars 2017

Mercredi des parfums

Mercredi des cendres

Mercredi des cendres. Pourquoi pas mercredi des parfums ?

L’idée des cendres vient de l’Ancien Testament où cette réalité est citée 59 fois, tandis que nous la trouvons seulement 4 fois dans le Nouveau Testament.
La cendre, c’est ce qui reste quand tout a brûlé. Dans le contexte de l’alliance de Dieu avec Israël, la cendre évoque deux prises de conscience.

* Comme pécheurs, que reste-t-il en nous quand nous avons rompu l’alliance avec la source de notre vie, sinon un goût de cendre? Le péché de rupture, c’est ce qui conduit à la mort spirituelle, au néant, au rien existentiel.
A peine trouve-t-on dans notre cœur et au fond de notre conscience les cendres froides de notre gâchis, tristes traces de ce qui jadis brûlait en nous comme une chaude et lumineuse relation avec notre Dieu et Père.

Au plan simplement humain, la cendre est aussi la parabole de notre fragilité, de notre caducité. Jadis, en ce jour,  on disait en apposant les cendres : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». La condition humaine est celle d’un être mortel. Les deuils nous le rappellent, parfois de manière inattendue, voire tragique.

Qui que nous soyons, nous ne pouvons pas l’ignorer : toute vie en ce monde, tôt ou tard, nous amène à la mort. Il faut avoir le courage d’affronter ce mystère déconcertant. Et tant pis pour les apôtres du transhumanisme.

La cendre. Tout cela peut être perçu comme très négatif, triste et même désespérant. Alors je vous conseille de passer au parfum. Jésus nous invite en ce jour à nous parfumer la tête après nous être lavé le visage.

D’abord se laver le visage, c’est justement passer par cette fameuse conversion qui doit ôter en nous les scories de nos péchés, à condition de les reconnaître et de vouloir retrouver sincèrement la belle liberté des enfants de Dieu.
Se convertir, ou plutôt appeler en nous le rayonnement de la miséricorde de Dieu, selon la parole pressante de l’apôtre Paul : « Nous vous le demandons au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu. »
Alors ce qui semblait négatif ou pénible devient une opération de libération qui nous débarrasse de nos dernières cendres intérieures pour nous rendre la joie de nous savoir aimés tels que nous sommes, et celle de pouvoir aimer les autres comme ils sont.

Quand le linge sale sort de la machine, il resplendit, il sent bon.
Et c’est là qu’intervient le parfum, l’amour du Christ qui nous enveloppe de sa tendresse, de son bouquet, de sa beauté.
Jésus, celui qui a reçu l’onction de l’Esprit, c’est celui qui nous appelle et rappelle sans cesse à nous laisser oindre par les dons de ce même Esprit, riche des parfums exquis portés par son souffle.
Que ce carême nous le redise ! Nous sommes des baptisés, des confirmés. Nous avons été consacrés et parfumés par ces sacrements, et nous le serons encore à l’approche de la mort dans un dernier geste d’onction spirituelle.

Dès lors, après avoir chassé nos cendres accumulées, la grâce du carême vient à point nommé pour ré-enchanter notre baptême et nous permettre ce que l’apôtre Paul révélait aux Corinthiens :
« Le Christ pascal, par nous, répand en tous lieux le parfum de sa connaissance. Car nous sommes bien pour Dieu la bonne odeur du Christ, parmi ceux qui se sauvent et aussi parmi ceux qui se perdent. » II Co 2,14-15.

Imprégnés de l’Esprit du Christ, allons donc parfumer le monde, si souvent corrompu par les pourritures de la violence mortifère, de l’injustice, du massacre de la vie.
Bienheureux carême, qui nous invite à répandre courageusement les bonnes odeurs de la spiritualité priante, du silence de la méditation, de la simplicité de vie, de la frugalité joyeuse, de la solidarité à l’égard des plus pauvres et des plus souffrants.
Humons l’Esprit Saint et allons aromatiser l’humanité par les fragrances de l’évangile. Et notre carême, au lieu de nous faire prendre sa mauvaise mine, nous permettra d’exhaler déjà les parfums de Pâques, la vie plus forte que la mort, l’amour vainqueur du Dieu-Amour.
Dans cet esprit, après la messe, je propose à celles et ceux qui le voudront bien, en toute liberté, de venir recueillir dans vos mains une goute d’huile parfumée que vous pourrez diffuser sur votre visage, en gage de tout ce que vous ferez de beau et de bon durant ce carême, dans l’esprit de l’évangile, avec la grâce de Dieu.

                                   Claude Ducarroz

vendredi 24 février 2017

Les soucis d'argent

Les  soucis d’Argent
Mt 6,24-34

Maintenant que le tabou du sexe est (presque) tombé – par les temps impudiques qui courent-, il en reste au moins un, surtout en Suisse : c’est l’argent. Faites le test. Même entre amis de toute confiance, on ne dévoile pas son salaire chez nous. C’est notre dernière pudeur. Vous entendrez souvent cette extrême confidence : « On n’a pas à se plaindre…, on gagne honnêtement notre vie. » Et rien de plus !
Dans son discours sur la montagne, Jésus aborde de front le thème de l’argent, le fameux Mamon. Sa conclusion est très claire : ou bien l’Argent est un maître et l’on en devient l’esclave, ou bien l’argent est un serviteur et il peut et même doit contribuer à la vie humaine et à l’amour fraternel. Tôt ou tard, ne sommes-nous pas tous placés devant ce dilemme ? Il faut choisir.
Dans la seconde partie du message, Jésus traite une question voisine : le souci, les préoccupations. Et un certain malaise revient. Selon le Christ, il semble que l’insouciance soit la règle pour la vie courante du vrai disciple. Aucune inquiétude, ni pour la vie, ni pour la nourriture, ni pour le vêtement ! Comment oser dire cela devant des personnes et même des populations entières qui manquent de tout, et en particulier de nourriture et de vêtement ? Sont-ils tous de vilains païens ceux et celles qui sont en quête laborieuse de ce minimum vital ? Ne faut-il pas « manquer de rien » pour se permettre le luxe de ne plus penser au lendemain parce qu’ « à chaque jour suffit sa peine » ?
En réalité, Jésus veut nous faire entrer dans une autre dimension de la vie. Lui qui a prêché l’aumône généreuse en faveur des plus démunis et le partage tous azimuts, il nous invite surtout à chercher d’abord le Royaume et la justice de Dieu en décollant, au maximum possible, des préoccupations trop terrestres qui risquent toujours de nous rendre esclaves des biens ambigus de ce monde. Et Dieu sait si, en particulier dans nos civilisations d’abondance, beaucoup d’humains tombent dans les pièges du matérialisme et de l’égoïsme. Alors nous faisons l’expérience de soucis rongeurs qui grignotent et même anéantissent la sérénité et l’authentique bonheur. Il est urgent d’élaguer le buisson de nos préoccupations frénétiques.
Le Carême nous offre une opportunité à saisir de tout cœur. Un temps pour réorienter la boussole de notre vie, justement en la tournant vers la recherche prioritaire du Royaume de Dieu et de ses promesses.
Par la méditation de la parole de Dieu, nous rencontrons sur notre route une lumière qui nous indique où se trouvent les vrais trésors.
Par la prière, nous rejoignons notre ciel intérieur, là où Dieu nous donne le rendez-vous de son intime présence.
Par le jeûne, nous mettons une sourdine à l’envahissement des fausses inquiétudes.
Par le partage, nous qui avons bien assez et même trop, nous pouvons justement secourir ceux qui ont moins et souvent rien.
La parole biblique, la prière, la modération des besoins, la solidarité : en plein dans le mille du Royaume de Dieu qui commence sur terre avant d’éclater un jour dans les cieux.

A paru sur le site cath.ch

Claude Ducarroz

samedi 28 janvier 2017

Soyons heureux!

Soyons heureux ! Mais comment ?
Mt 5,1-12a

Le bonheur ! Qui ne le souhaite pas ardemment, pour soi-même et pour ceux et celles qu’il aime ?
Tout comme nous, les foules qui suivaient Jésus sur les chemins de Galilée le désiraient aussi. On peut les comprendre. Selon le reportage de Matthieu (4,23-25), ce peuple était frappé par toutes sortes de maladies et d’infirmités. On avait diagnostiqué des tourmentés, des lunatiques, des démoniaques et des paralysés. Rien que ça !
A la vue de ces foules « harassées et prostrées » (Mt 9,36), Jésus prend du recul en montant dans la montagne. Et là-haut, en présence de ses disciples, il tient un discours en forme de provocation. Il annonce, il promet le bonheur : neuf fois « heureux » ! Quelle audace ! Encore faut-il y aller voir de plus près.
La feuille de route pour le bonheur selon Jésus de Nazareth a de quoi déconcerter. Sans doute reprend-il quelques thèmes déjà connus dans la bible de la première alliance. En poussant plus loin. Ils peuvent être heureux, les pauvres de cœur, les doux, ceux qui pleurent, les affamés de justice, les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix. Et même ceux qui, dans la communauté chrétienne d’alors, sont insultés et persécutés à cause du nom de Jésus. Mais attention !  il ne faut pas se tromper sur cette promesse, car sa réalisation plénière est annoncée pour le royaume des cieux. Est-ce à dire que le bonheur ainsi promis ne peut advenir que plus tard, dans l’au-delà, au risque de fonctionner ici-bas comme l’opium du peuple malheureux et assez naïf pour y croire ?
Regardons encore plus près. Les hommes heureux par les « recettes » proposées dans ces béatitudes dessinent le portrait du Christ Jésus. Lui le premier, il a été ce pauvre, ce doux, ce miséricordieux, cet artisan de justice et de paix qui trouvera pleine récompense dans le mystère pascal. Lui aussi a été insulté et persécuté dans le passage par la croix que la résurrection a transformée en gloire dans le royaume de son Père.
Ces béatitudes, proclamées au début du ministère de Jésus et peu après l’appel des premiers apôtres (Cf. Mt 4,18-22), sont d’abord une invitation à oser suivre le Christ, jusqu’à l’imitation de ses exemples et de ses engagements. Mettre nos pas dans les siens, au pas à pas de l’évangile dans la vie, en toutes circonstances : voilà le chemin du vrai bonheur au goût de Pâques. Dans le royaume des cieux certes, mais aussi et déjà ici-bas, aux couleurs imparfaites de l’aurore, mais avec la promesse du plein midi de l’Amour.
Ce ne sera jamais le bonheur absolu sur cette terre, mais on peut déjà en savourer un apéritif, en marchant dès maintenant sur le sentier des béatitudes, comme tant de saints et sainte nous en donnent la démonstration.
On peut toujours essayer.

Claude Ducarroz

A paru sur le site www.cath.ch