vendredi 9 juin 2017

La sainte Trinité

Trinité 2017

Etre ou avoir : telle est la question !

Nous, pauvres humains, nous avons de l’amour. Pas assez sans doute, mais il nous arrive d’aimer, et même d’aimer aimer. A des degrés variables, avec parfois des éclipses, nous aimons, au moins ceux et celles qui nous aiment. Et même davantage, quand nous parvenons à aimer plus gratuitement, y compris des êtres moins aimables. Que deviendrait notre humanité s’il n’y avait plus d’affection ni d’amitié sincère entre les personnes, si l’on ne misait plus sur l’amour, jusqu’au don, jusqu’au pardon ?

Dieu est Amour. Il n’en a pas. Il l’est, rien qu’amour, tout amour. C’est son identité profonde, c’est sa raison d’être, c’est son mystère. En lui, rien qu’Amour majuscule, éternel, infini, parfait. Et comment serait-il cela –Amour en totale plénitude- s’il n’y avait pas en lui, dans le foyer incandescent de son être, quelqu’un qui aime, quelqu’un qui est aimé et le fruit de leur amour échangé ? Il n’y a pas d’amour sans relation, car l’amour crée et anime les connexions entre les personnes. Si l’amour n’est pas communionnel, il est seulement amour de soi, en solitude égoïste, en vase clos, en suprême narcissisme. Tout le contraire d’un Dieu-Amour.

Et voici que nous arrive Jésus-Christ. Il nous révèle, en nous aimant jusqu’à l’extrême, que Dieu est bel et bien Amour. Il nous parle de son Père comme de la source éternelle de l’amour qui le fait vivre, y compris humainement, au milieu de nous.
Il nous promet l’Esprit-Saint, fruit de l’amour du Père et du Fils dans la communion trinitaire.
Jésus nous a ouvert de cœur de la divinité pour nous la faire connaître en vérité. Elle est familiale et non pas célibataire ; elle est solidaire et non pas solitaire ; elle est communion de trois personnes dans la même nature, et non pas divin égotisme. Encore une fois : Dieu EST Amour !

Qu’est-ce que ça change, me-direz-vous ?
S’il y a en Dieu une explosion éternelle d’amour relationnel, tout ce qui va déborder de lui et hors de lui sera le fruit de cet amour, d’abord créateur, puis, en cas d’urgence, sauveur.
* Il suffit d’être un brin poète pour reconnaître dans la création d’innombrables motifs de louanges à Dieu pour tant de merveilles fécondes et belles.
* Et puis il y a l’être humain créé à l’image et à la ressemblance du Dieu Trine dans le beau défi d’une communion entre l’homme, la femme et l’enfant.
 * Il suffit enfin d’être un peu religieux ou contemplatif pour deviner, voire discerner la mystérieuse présence trinitaire au cœur de notre être le plus intime.

Ne sommes-nous pas tous marqués par l’ADN trinitaire, nous qui sommes tous le troisième de deux autres, nous qui sommes tous appelés, d’une manière ou d’une autre, à augmenter la vie en ce monde par des relations d’amour généreux ?
Pas d’humain qui ne provienne d’un amour reçu pour le partager avec d’autres. Personne qui puisse totalement échapper à la structure trinitaire de l’amour qui nous constitue fils du Père, frère de Jésus-Christ et temple de leur Esprit. C’est notre vocation, c’est notre mission, c’est notre destinée éternelle.



Encore faut-il relever un certain défi, à partir de cette communion ombilicale avec Dieu-Trinité. Créer, bâtir, développer du trinitaire dans nos vies au fur et à mesure de notre pèlerinage humain.
* Ca commence dans notre expérience de la vie spirituelle, faite de silence, d’écoute et de prière.
* Ca continue par la famille, premier réceptacle de communion trinitaire, dans l’amour qui donne la vie.
* Ca passe ensuite dans toutes nos relations sociales -politiques, économiques, culturelles, écologique-, où il s’agit de diffuser du trinitaire en essayant de promouvoir l’unité dans le respect des diversités, comme en Dieu.
* Ca traverse la vie de l’Eglise, autre communauté marquée par la Trinité. Là, nous sommes appelés à traduire en large fraternité œcuménique notre commune naissance en Dieu par le baptême au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Nous ne devons jamais l’oublier : engendrés nous-mêmes dans l’amour trinitaire, il s’agit pour nous de semer du trinitaire partout où nous vivons et agissons. Autrement dit : tendre de toutes nos forces vers une humanité vraiment fraternelle parce qu’elle se sait et se sent issue de la tendresse de Dieu, la même pour tous, qui nous a créés et qui nous attend.

Alors la Trinité ne sera pas un problème d’algèbre théologique -comment trois fois un peuvent faire toujours un ?-  mais le lieu mystique d’où nous provenons et vers lequel nous allons, non sans déjà en vivre les saveurs au gré des heurs, bonheurs ou malheurs de notre bref passage sur cette terre.

                                               Claude Ducarroz


mardi 23 mai 2017

Les deux mains du Père

Les deux mains du Père
Jean 14,15-21

Pour saint Irénée (évêque de Lyon, mort martyr en 208), le Verbe et l’Esprit sont les deux mains du Père. Dès la création de l’univers jusque dans le mystère de la rédemption, ils sont à l’œuvre pour manifester son amour. On le comprend mieux grâce à l’évangile de ce dimanche.
Le Verbe – désormais incarné dans le Christ Jésus – et l’Esprit sont présentés de manière symétrique dans la communion trinitaire à partir de leur manifestation dans le mystère du salut.
Tous deux viennent du Père comme un don fait au monde. Tous deux sont envoyés auprès des hommes, l’un comme Défenseur ou Paraclet (l’Esprit), l’autre comme celui qui demeure auprès de nous en nous évitant la solitude de l’orphelinat (Jésus ressuscité). Plus profondément encore, ils sont tous les deux pour toujours « en nous », dans une profonde communion (« Vous êtes en moi et moi en vous » v. 20).
Ce divin partenariat, cette merveilleuse collaboration s’exercent entièrement à notre bénéfice, pour notre salut. Il faut cette mobilisation trinitaire pour que l’amour du Père soit vraiment démontré à notre humanité comme un cadeau de vie.
Devant un tel déploiement de tendresse divine, comment ne pas aimer en retour Celui qui nous aime toujours le premier et à ce point-là ? Puisque Dieu est Amour, puisqu’il nous aime de ses deux mains pour mieux nous embrasser de sa charité, comment ne pas chérir un tel Amour, même si c’est toujours pauvrement, humblement, quoique joyeusement ?
Reconnaissons que nous avons besoin de quelques béquilles pour demeurer dans l’amour de Dieu malgré nos faiblesses humaines. Tels sont les commandements dont parle Jésus, non sans préciser qu’ils se résument en un seul à double face : l’amour, encore l’amour ! L’amour de Dieu et l’amour du prochain.
Oui, sur notre route -où nous serons toujours des apprentis marcheurs-, Dieu nous donne la main, et même ses deux mains. Elles nous tiennent solidement, mais sans nous forcer. Elles nous font sentir une présence de douceur et de fermeté à la fois. Toute aventure humaine est soutenue par cet accompagnement divin. Au cœur de ce pèlerinage fascinant, c’est la mission de l’Eglise de révéler, d’accueillir et de célébrer la proximité de Dieu dans ses mains tendues vers le monde.

Claude Ducarroz
A paru sur le site www.cath.ch


samedi 13 mai 2017

Message pour le jubilé de la Réforme

Morat 2017
500 ans de la Réforme

Je rends grâce à mon Dieu… car je me rappelle la part que vous avez prise à l’Evangile. Ph 1,3 et 5.
Après des siècles d’affrontements, puis de concurrence, Dieu nous donne la grâce du pardon, du respect, de la collaboration et même de la reconnaissance.
Ici à Morat, en cette circonstance de jubilé, je tiens d’abord à rendre grâce avec vous et pour vous, comme dit l’apôtre Paul, « pour la part que vous avez prise à l’Evangile depuis le premier jour jusqu’à maintenant ». Oui, l’Esprit nous accorde maintenant cette liberté intérieure de pouvoir reconnaître réciproquement, en nos Eglises, les fruits de ses inspirations et de ses énergies en vue de témoigner pour l’Evangile du Christ. Nous le faisons de manières parfois différentes, mais surtout complémentaires, dans nos célébrations liturgiques, dans nos recherches théologiques, dans nos coopérations nouvelles et dans notre présence au monde. Merci, Seigneur.

Celui qui a commencé en vous cette œuvre excellente en poursuivra l’accomplissement jusqu’au jour du Christ. Ph 1,6.
Sur le beau chantier œcuménique de la réconciliation en vue de l’unité parfaite voulue par le Christ (Cf Jn 17,23), nous savons qu’il y a encore du travail à accomplir, des défis à relever, toujours avec la grâce de Dieu. C’est notre mission à tous, et c’est aussi notre joie, surtout si nous pouvons progresser dans nos fidélités en nous donnant la main.
C’est sans doute en se réformant toujours davantage, comme le concile Vatican II l’a souhaité, que l’Eglise catholique deviendra encore plus évangélique et même plus catholique. C’est aussi en continuant ses réformes que les Eglises issues du grand mouvement du 16ème siècle deviendront elles aussi encore plus évangéliques et même un peu catholiques.
Sous les poussées de l’Esprit du Christ ressuscité, nous ne pouvons que nous rapprocher pour former enfin ensemble, quand le Seigneur le voudra et comme il le voudra, un seul chœur symphonique d’unité plurielle, qui chante l’Evangile au cœur du monde Telle est l’Eglise que nous confessons dans notre Credo commun, celle qui est une, sainte, catholique/universelle et apostolique.

Oui, Dieu m’est témoin que je vous aime tous tendrement dans le cœur du Christ Jésus. Ph 1,8.
Heureusement, ils sont révolus les temps de la haine, de la violence et de l’exclusion. Nous avons commencé à nous aimer, à le dire, à le montrer surtout, et ça change tout sur la route de l’oecuménisme. Cela vaut pour les échanges entre ministres, à tous niveaux, mais c’est aussi palpable entre nos communautés, surtout quand nous prions ensemble, quand nous nous mettons à l’écoute commune de la Parole de Dieu et enfin quand nous sommes unis pour faire avancer dans notre société le projet divin d’une humanité de justice, de solidarité et de paix. Il n’y a pas de progrès vers la communion sans amitié, sans amour fraternel entre nous et autour de nous.
En ce jour de jubilé : je veux vous le dire en toute sincérité : mes frères et sœurs réformés, de toutes nuances, tels que vous êtes : nous vous aimons, je vous aime tous dans le cœur du Christ Jésus. Comme le chante le psaume 133, qu’il est bon, qu’il est doux, d’habiter en frères tous ensemble.
Pour la gloire de Dieu et le salut du monde.



lundi 1 mai 2017

Interview du prévôt

Interview

Monsieur le Prévôt, rappelez-nous le rôle du chapitre cathédral de St-Nicolas

On peut résumer le rôle du chapitre cathédral en cinq fonctions :
-         prier chaque jour – matin et soir – pour notre diocèse, notre évêque, notre ville, notre canton et notre pays
-         remplir des missions de services et de conseils auprès de notre évêque
-         veiller sur notre cathédrale et mettre en valeur son histoire et surtout ses beautés
-         favoriser de bonnes relations avec nos autorités civiles
-         gérer les quelques biens du chapitre
Bien entendu, à titre personnel, les chanoines rendent encore de nombreux services dans la pastorale de nos paroisses et bien au-delà.

 Durant votre présence au chapitre, quels ont été les évènements principaux ?

Depuis mon arrivée comme chanoine (2001), puis comme prévôt (dès 2004), l’histoire du chapitre a été marquée par le jubilé de ses 500 ans d’existence  (1512-2012). Nous avons célébré cet anniversaire par de belles liturgies et plusieurs concerts. Nous avons revisité son histoire par un colloque scientifique et la publication d’un livre (Jean Steinauer – La république des chanoines). Nous avons mis l’accent sur des visites de découvertes ou redécouvertes de la cathédrale et de ses trésors, y compris par une exposition des huit antiphonaires du chapitre présentés pour la première fois au public tous ensemble. La mise en place d’une coupole en verre qui permet de contempler en tout temps la magnifique rosace de la cathédrale laisse une belle trace de notre jubilé. On peut en dire autant des audio-guides qui favorisent une visite plus approfondie du principal monument de Fribourg.

Des chanoines sont décédés, d’autres sont arrivés. C’est la vie…

Durant ces dernières années, nous avons déploré la mort de trois chanoines, MM. Joseph Grossrieder (101 ans !), Anton Troxler et Hans Brügger. Heureusement, quatre nouveaux chanoines viennent d’être installés au sein du chapitre. Il s’agit de MM. Winfried Baechler, Bernard Jordan, Jean-Jacques Martin et Michel Pillonel. Par ailleurs, pour mieux manifester le caractère diocésain de notre vénérable institution, cinq chanoines non résidants ont été promus dans les autres cantons du diocèse.

Comment voyez-vous l’avenir de cette vénérable institution ?

Le chapitre de St-Nicolas, fidèle à sa longue tradition, espère pouvoir continuer sa mission le plus longtemps possible.
Pour ma part, je souhaite que des évènements viennent régulièrement rappeler à nos concitoyens et aux nombreux visiteurs que la cathédrale est vraiment la « maison du peuple », accueillante à tous, pour la vie de foi mais aussi pour l’évangélisation par la beauté. Les fêtes entourant la célébration de la St-Nicolas pourraient encore se développer en ce sens. J’espère pouvoir y contribuer.

Et plus personnellement ?

Comme prévôt émérite, je demeure membre du chapitre. Si la santé est au rendez-vous, je voudrais développer les visites pastorales dans la cathédrale. Par ailleurs, je souhaite continuer mes engagements au service de l’œcuménisme et de l’accueil des réfugiés. Si j’en crois les besoins et les demandes, je me verrais bien poursuivre un certain ministère de prédication, d’écriture et d’accompagnement spirituel.  Avec la grâce de Dieu !

A paraître dans la revue « L’Essentiel ».


samedi 29 avril 2017

Messe TSR Notre Dame Lausanne

Homélie
Troisième dimanche de Pâques
Emmaüs

Jérusalem-Emmaüs. Deux heures de marche. Une douzaine de kilomètres.
Un chemin. Trois voyages. En bonne compagnie.

Le premier est presque banal. C’est celui de tous les hommes et de tout homme. Le chemin de la vie.
Ils y avaient cru. Ce fut l’échec. Déçus, penauds, ils rentrent à la maison. Du moins ils sont restés ensemble, ils se parlent, ils marchent, ça bouge encore dans leurs pieds et dans leur cœur.
Quelqu’un les rattrape et marche à leur côté. Mais eux, ils ont la tête trop basse pour le voir en face et le reconnaître.
Jésus ne s’impose pas. Longtemps, il chemine avec eux, en silence. Et puis seulement quelques questions, pour éveiller leur conscience, leur rendre le goût de la recherche intérieure, les préparer à une éventuelle -quoique improbable- reconnaissance.
Longtemps, les arguments religieux n’auront aucune prise sur eux. C’est l’amour qui provoquera le déclic. Au soir tombant, ils invitent l’inconnu à demeurer avec eux. L’hospitalité provoque un miracle : « Il entra pour demeurer avec eux. » Tellement avec que Jésus se révèle enfin.
Il y a tant d’hommes et de femmes en ce monde, sceptiques ou même résistants aux religions, pour qui le Christ est seulement un compagnon anonyme, mais bien présent, parce qu’ils ont ouvert une porte devant lui, sans savoir qui il était : la porte de l’amour solidaire et généreux. Ce fut un beau voyage, tellement humain qu’il en est devenu divin. Il y a de la Pâque dans tout amour vrai.

Entre nos Jérusalem et nos Emmaüs, il y a aussi un autre voyage possible, sur cette même route, tout en donnant la main aux premiers voyageurs. C’est l’aventure des pèlerins de la foi. Car croire est souvent un itinéraire, qui commence dans la nuit, qui passe par des étapes, qui traverse  des questions et des remises en questions.
Devenir croyant, devenir chrétien, ce n’est pas une navigation de tout repos, surtout de nos jours. Il ne faut pas s’étonner que ça puisse tanguer parfois, entre les critiques venues de l’extérieur et les déceptions issues de l’intérieur.
Mais la feuille de route est bien tracée par le Christ ressuscité qui fait tout le voyage avec nous, même quand nous ralentissons la marche sous les effets de la fatigue ou du handicap.
Puisqu’il est ressuscité, il ne nous lâche pas, même quand nous ne sentons plus le rayonnement de sa présence. Nous continuons de marcher ensemble, en communauté, en Eglise.
Car là, nous entendons l’écho de ses paroles –de si bonnes nouvelles !-, le récit de sa mort, l’annonce de sa Pâque. Notre prière l’invite encore : « Reste avec nous, car il se fait tard ». Nous pouvons alors entrer avec lui dans l’auberge ecclésiale, prendre place à sa table qui est aussi la nôtre, partager le repas, le reconnaître et le connaître à la fraction du pain.
Nous ne sommes pas des disciples parfaits, mais nous sommes des frères et sœurs réjouis par la présence réelle de Jésus, avec un cœur tout brûlant, heureux de partager ensuite cette joie avec d’autres autour de nous.

Enfin, il y a dans cet évangile, un voyage eucharistique. La pérégrinée Jérusalem-Emmaüs, aller et retour, c’est une belle eucharistie, c’est la messe. Tout y est, et surtout Jésus avec les marcheurs de la foi. Car il est grand, et si beau, ce mystère-là.
Il y a d’abord le rassemblement, pas immédiatement dans une église, mais déjà sur le chemin humain, avec tant d’autres, y compris avec celles et ceux qui ne pensent pas ou ne croient pas comme nous. 
Il y a une remise en question pénitentielle : « Cœur lents à croire… ». Il y a toute une catéchèse, à partir des Ecritures, avec des explications conduisant au mystère pascal de Jésus.
Il y a la prière, très courte, mais si profonde : « Reste avec nous, Seigneur… »
Et surtout, il y a cette invitation au repas du Seigneur, qui fait des heureux. C’est Jésus qui sert et c’est encore lui qui est servi. Un peu de pain, un peu de vin : c’est mon corps, c’est mon sang. Comme au jeudi-saint. « Et ils le reconnurent à la fraction du pain. » Il était devant. Il est maintenant dedans.

Il y a un point commun entre ces trois voyages qui empruntent le même itinéraire et qui, finalement, se donnent la main: c’est le cœur brûlant, parce que Jésus, reconnu ou non, était là avec eux, et il réchauffe toujours. Et maintenant encore.
Comme il est avec nous, les croyants présents dans cette basilique ; comme il est avec vous, qui prenez part à cette messe de là où vous êtes, peut-être dans un contexte de solitude ou de souffrance ; comme il est avec vous, j’ose vous le dire, avec vous qui cherchez sans trouver encore, qui rayonnez d’amour sans avoir la foi, qui êtes simplement des humains en route, comme nous le sommes tous.
Puisque nous sommes si bien accompagnés, je vous, je nous souhaite fraternellement : bon voyage !

Claude Ducarroz


TSR  Messe du 30 avril 2017 Notre-Dame Lausanne

vendredi 21 avril 2017

Une brassée de cadeaux

Deuxième dimanche de Pâques
Jean 20,19-31

Une brassée de cadeaux

-          Vous dites que Jésus est ressuscité. Tant mieux pour lui. Mais qu’est-ce que ça change pour nous ?
-          Venez avec moi ! Il vient d’entrer, malgré les portes closes. Ecoutez et voyez. Il a le cœur et les bras pleins de cadeaux. Pour vous aussi.

Le premier cadeau, pour ses disciples ébahis comme pour nous aujourd’hui, c’est évidemment sa présence en personne, si sobrement signalée : « Jésus vint et il se tenait là au milieu d’eux ».
Et maintenant, c’est la collection de l’amour pascal.
D’abord la paix, que Jésus exprime à trois reprises. La paix, ce don typique d’un Dieu qui nous fait du bien parce qu’il nous aime.
Puis la joie, celle qui jaillit lorsque les témoins de la crucifixion constatent que le mort est désormais vivant. Et c’est bien lui puisqu’il leur montre les cicatrices de ses mains blessées et de son côté transpercé.
Ensuite, voici le Souffle, celui de Dieu, l’Esprit Saint qui est Seigneur et qui donne la vie. Une première Pentecôte.
Avec tous ses effets, à commencer par le pardon des péchés. Car pour laisser la résurrection rayonner de tous ses feux, notre coeur doit être libéré des vieilleries et des obscurités qui l’encombrent. C’est fait.

-          Je veux bien. Mais ça ne fait pas encore un croyant.
-          Patience. Même parmi les apôtres, il y eut des résistants. Vous êtes simplement comme Thomas. Ce n’est pas une mauvaise compagnie.

Jésus est très patient. Il revient à la charge, aussi souvent qu’il le faut, de toute sa présence, de toute sa parole, de tout son corps et son sang. Comme à l’eucharistie en somme.
Enfin voici le cadeau de la foi, celle qui s’exprime à retardement, mais qui est encore plus profonde que celle des autres : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Avec une béatitude en prime : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Que du bonheur !
Finalement, qu’est-ce que ça change ? Il y a une ultime surprise, c’est la vie éternelle, exprimée ainsi : « …pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. »

Voilà la brassée des cadeaux du Ressuscité, le multipack de Pâques.
De quoi en vivre très longtemps, non sans donner peut-être à d’autres l’envie de partager un si riche menu. Car les cadeaux de Jésus ne sont pas réservés à une pieuse élite d’enfants gâtés, mais ils sont destinés à tous. Pour vous aussi.
Dans la liberté et la joie.

Claude Ducarroz


A paru sur  www. cath.ch

lundi 17 avril 2017

Un avenir pascal


Claude Ducarroz


L’avenir du christianisme



Sur le vif…

Le christianisme dans son acception la plus large, je l’ai rencontré hier soir lors d’une préparation au baptême.
Il y avait là d’abord des couples engagés comme témoins. Plusieurs font partie d’Eglises différentes, ceux qu’on appelle des « couples mixtes », en l’occurence composés d’un catholique et d’un protestant.
L’une des mamans était franchement catholique et même pratiquante avouée. Il y avait un parrain de confession protestante dont la foi était fort vague et le Dieu décrit avec des majuscules : une Force, une Energie, un Amour, une Vie. Il y avait aussi des catholiques qui s’affirmaient tels, mais qui aussitôt ajoutaient prudemment « Nous sommes non-pratiquants ». Il y avait encore un monsieur très éclectique qui broute à tous les râteliers de la spiritualité, très au fait d’ailleurs des diverses religions. Il y avait aussi une maman venue du tiers-monde, qui avait été baptisée à l’âge de 28 ans. Elle a dit regretter de n’avoir pu l’être plus tôt et elle ajouta la raison : « Notre famille était trop pauvre pour organiser une fête de baptême ». Et enfin, il y avait deux parents divorcés qui présentaient leur enfant, des divorcés non encore remariés.
Voilà la palette des chrétiens plus ou moins chrétiens, de différentes confessions, la palette de christianisme que j’ai rencontrée hier soir.

Le christianisme des Eglises
Le christianisme ! Quel est ce christianisme dont nous parlons ? Est-ce l’Eglise sous la forme des Eglises et des communautés ecclésiales ? Un christianisme bien étiqueté et bien affirmé. Certes, il existe.
Je pense à ces communautés de croyants qui professent la foi apostolique et la redisent chaque dimanche avec plus ou moins de conviction. Je songe à ces communautés avides des sacrements célébrés dans les différentes liturgies. Je pense à ces rassemblements de prière, plus ou moins bien fréquentés mais tous placés sous le label chrétien de telle ou telle Eglise. Ils sont des croyants qui mènent des actions bien brevetées comme chrétiennes.
Voilà un type de christianisme qui, chez nous, avait jadis beaucoup de visibilité et d’influence. Il faut le reconnaître : maintenant ce christianisme-là est en forte diminution. La « pratique religieuse », appelée traditionnellement ainsi, est en baisse très inquiétante. Nous retournons peu à peu à la dimension du levain, minuscule dans une grande pâte humaine. C’est le « petit troupeau » dont parlait Jésus dans l’Evangile (Cf. Lc 12,32), un christianisme qui se rapetisse quant à la quantité, quant au nombre recensé.
Mais dans ce christianisme-là, il faut reconnaître qu’il y a des apports libres très impressionnants. Je pense encore à ces couples animateurs dans la préparation aux divers sacrements. Un peu partout se lèvent des chrétiens qui, sur appel ou spontanément, s’engagent dans les communautés, prennent en charge leur avenir en toute responsabilité baptismale. On le voit en particulier lorsqu’il y a des crises dans telle ou telle communauté. Ces communautés continuent de vivre et parfois encore plus intensément qu’avant.
Les gens de ces communautés chrétiennes ont des exigences très élevées en spiritualité, en prières, en nourriture évangélique, que ce soit par la Parole ou par les sacrements. Ce sont des chrétiens qui s’affichent et travaillent, mais aussi demandent autant qu’ils donnent. Chez les catholiques, il faut le reconnaître, ce sont surtout des laïcs depuis le Concile Vatican II. Les services assumés par les laïcs dans nos communautés sont vraiment impressionnants. Il me semble que cette montée en force des laïcs chez nous est une chance dans la mesure où elle intègre la dimension œcuménique parce que l’apostolat des baptisés, c’est l’apostolat de tous les chrétiens.
 Un phénomène nouveau est apparu, qui cherche encore sa voie et, par conséquent, doit être encore vérifié. C’est l’émergence des « nouvelles communautés », ainsi nommées parce qu’elles proviennent de milieux charismatiques très étiquetés, avec des fondateurs - d’ailleurs souvent laïcs- qui exercent un ministère de direction et de discernement. Il faut le reconnaître : ces nouvelles communautés sont particulièrement vivantes, qu’elles soient tournées vers la spiritualité, vers la formation ou vers l’engagement dans le monde au nom de l’Evangile. Mais je dois dire qu’elles ont encore besoin de mûrir, de se confronter au réel, de manifester leur persévérance dans la durée. Il ne faut pas éteindre l’esprit de prophétie mais, comme dit l’apôtre, discerner ce qui est bon et le retenir (Cf. I Th 5,19-21). Nous sommes à l’heure des bourgeonnements, des premières fleurs, peut-être même des premiers fruits. Mais pour savoir quel avenir ont ces communautés et quel futur elles offrent à l’Eglise, je crois qu’il faut encore attendre un peu.

La christianité
Le christianisme, c’est aussi autre chose de plus large. J’appellerai cela d’un vocable nouveau : la christianité.
 La christianité, pour moi, ce sont d’abord les « ex » des communautés, à savoir des gens qui ont grandi dans des communautés chrétiennes, qui ont souvent reçu en elles une formation, une catéchèse, parfois ont même exercé des responsabilités en leur sein. Mais, aujourd’hui, ils s’en sont détachés, ils s’en sont éloignés. La christianité, je la trouve parmi ces chrétiens critiques, déçus, que j’ai appelés ailleurs « cabossés ». Ils se sentent en malaise d’Eglise parce qu’ils ont été plus ou moins exclus ou se sont sentis exclus à un moment donné. Cela fait quand même un gros tas de croyants qui se disent non-pratiquants, mais qui ont beaucoup reçu des Eglises jadis, qui s’y réfèrent encore par tradition. Ils en vivent les valeurs de base. Ils ont peut-être gardé de leur pratique religieuse une religiosité, des réflexes de piété. Beaucoup prient encore. Oui, on les entend nous dire « Je ne vais pas à l’église, mais je prie chez moi » ou alors « Je vais à l’église justement quand il n’y a personne ». Il y a là tout un peuple très nombreux qui est encore dans le rayonnement des Eglises, mais qui se trouve marginal par rapport à leurs structures et à l’écart de leurs rassemblements.
Ces hommes et ces femmes ont une certaine morale puisée dans les vertus reçues en Eglise, une certaine manière de se comporter avec honnêteté, avec justice, en mettant l’accent sur l’amour. Ce sont des chrétiens issus des communautés, mais sans communauté actuelle.
Certains sont des occasionnels ; ils nous confient leurs enfants pour la catéchèse et les sacrements. Ils veulent bien transmettre encore quelque chose de l’héritage chrétien, de la tradition qui les a marqués, mais ils ne veulent pas être inféodés à un système obsolète à leurs yeux. Ils sont nombreux, même si évidemment leur nombre baisse aussi dans la mesure où la première catégorie diminue.
Ce qu’ils attendent de l’Eglise de leurs souvenirs et de leur enfance, c’est un certain accueil, car ils en ont encore besoin. Une sympathie au moins sporadique et surtout une absence de jugement. Ils sont des chrétiens du seuil, du parvis. Ils sont comme sortis de la nef de l’église mais ils regardent encore de temps en temps à l’intérieur ou viennent subrepticement participer à telle ou telle célébration occasionnelle. Ils sont les chrétiens de la première zone périphérique.

Le christianisme dans la cité
Troisièmement, j’appellerai encore « christianisme » la fécondité de l’Evangile et du témoignage des chrétiens dans le monde, ce qu’il reste de cette contagion évangélique dans la société au-delà même de ceux qui se rattachent au christianisme ou se souviennent des Eglises. Le christianisme comme vitalité existe au-delà même des Eglises et des chrétiens eux-mêmes. C’est un certain rayonnement qui éclaire la route d’une société, qui indique des valeurs à une civilisation, qui transfigure les réalités humaines les plus quotidiennes en leur donnant un sens, en les illuminant discrètement du dedans, en les corrigeant parfois. Ce christianisme sécrète un certain type de critères et de comportements.
 Bien sûr, il y a dans ce christianisme diffus, qui a peu à peu investi la société, beaucoup d’ambiguïtés.
Les droits de l’homme, par exemple. Il est prouvé, n’est-ce pas ? que ces droits ont pu émerger et s’imposer dans un terreau imprégné de christianisme à partir d’une certaine définition de la personne comme être « sacré » et pôle incontournable de la société. Mais nous savons aussi que, d’une part ces droits se sont parfois imposés contre l’avis de l’Eglise et contre une certaine militance des chrétiens antidémocratiques et, d’autre part, nous constatons que dans l’Eglise elle-même ces droits ne sont pas toujours reconnus et vivants. Et surtout nous voyons qu’il y a toujours de nouveaux esclavages à l’horizon, de nouvelles dictatures, de nouvelles guerres. Il reste que les droits de l’homme sont un des enfants naturels du christianisme même si les Eglises ont eu de la peine à les reconnaître.
Il y a aussi dans les domaines de l’écologie et de la médecine toutes sortes de progrès qui, je le crois, sont dus en partie au rayonnement de l’Evangile. Finalement l’homme debout, l’homme qui se tient bien dans son environnement, cette relation de l’homme avec l’univers ressort de la Bible où la création est comme un jardin pour ce grand jardinier libre et responsable qu’est l’être humain. Tout cela se traduit maintenant par cette montée des valeurs écologiques.
On peut parler aussi de la médecine. La thérapeutique audacieuse ne vient-elle pas de l'Evangile, quand le Christ Verbe incarné assume lui-même un corps, guérit des corps ainsi que des esprits et promeut finalement la dimension physique de l’homme à l’intérieur même de  la Résurrection ? Le regard positif sur le monde et sur l’homme créés bons  guide, je crois, même inconsciemment, les progrès des sciences et des techniques pour le bien-être de l’homme. Même si – et là il faut toujours émettre quelques bémols – on peut accuser l’Eglise ou les Eglises d’avoir injustement traité par exemple la sexualité et d’avoir peut-être freiné certains progrès dans le domaine des recherches psychologiques et psychiatriques. Restons humbles !
Mais aujourd’hui, à l’heure où, dans ces secteurs d’activité, il y a aussi beaucoup d’apprentis sorciers, est-ce qu’il n’est pas nécessaire de retrouver des repères, de mettre en évidence des priorités ? Dans cette recherche d’une bio- éthique, d’une éthique de la vie, les valeurs de l’Evangile n’ont-elles pas encore toute leur chance ?
Parlons encore de la sexualité et de la liberté.
Nous voyons aujourd’hui dans notre monde une revendication extraordinaire de liberté, privée et publique, par rapport à la sexualité dans toutes ses manifestations possibles. En même temps, nous sentons monter des exigences fortes. Voyez par exemple la pédophilie, le viol, le harcèlement sexuel. Ils sont aujourd’hui mis au pilori davantage que jadis. Il y a donc d’un côté des dérives graves dans le domaine de l’usage de la sexualité, mais aussi des progrès.
 La famille reprend de la vigueur comme lieu d’épanouissement des personnes, comme condition de leur l’enracinement dans une société et une tradition, comme espace du partage et de l’éducation à la liberté. Là aussi, je crois qu’il y a tout un rayonnement du christianisme qui s’investit sans étiquettes dans ces tâtonnements autour de la sexualité et de la famille.
Enfin parlons de la justice.
Les exigences de la justice pour tous sont une des caractéristiques de notre société.  Nous sommes encore très loin du compte. Justice par rapport au tiers-monde, justice par rapport à la pauvreté dans nos sociétés d’abondance. C’est vrai, là aussi, que l’Eglise ne s’est pas toujours située aux côtés de celles et ceux qui luttaient pour la justice, tant elle eut peur elle-même de la lutte des classes. C’est vrai qu’elle est restée trop longtemps sourde et aveugle devant les injustices dans la société industrielle et le monde ouvrier. N’empêche que les valeurs de justice de l’Evangile, ce « communautarisme » qui nous vient du Christ et de la première Eglise, ont aussi motivé beaucoup d’engagements parmi les chrétiens et parmi d’autres. Ils ont peu à peu changé notre humanité. Ils continuent de faire réfléchir sur une société qui soit enfin juste et équitable. Aujourd’hui, il y a un grand défi pour l’économie. Est-ce que la nouvelle économie globalisée, mondialisée est un chemin de justice, ou est-elle une glissade vers une nouvelle exploitation, un nouveau partage du monde entre des tout riches et des tout pauvres ? Là aussi le prophétisme de l’Evangile peut et doit encore s’exercer.

L’espérance qui ne peut décevoir
Pour terminer, je voudrais dire combien l’espérance du christianisme doit être placée d’abord en Dieu. Finalement, c’est Dieu qui tient le monde et l’histoire dans ses mains. Sans doute, il nous confie l’un et l’autre, mais nous restons tous suspendus à sa volonté créatrice et rédemptrice. En tout homme veille l’Esprit. En lui habite la nostalgie de l’homme nouveau qui fut au début, peut-être, et qui sera certainement à la fin. Il y a dans l’homme comme une connivence avec le Christ, l’homme réussi anticipé dans l’histoire, qui nous attend au terme de cette immense aventure.
Alors les Eglises sont là pour se laisser d’abord interpeller elles-mêmes à partir de cet Evangile qui nous remet en question, nous les premiers les chrétiens. Ces Eglises sont aussi là pour proclamer dans la société les voies de la véritable humanisation. Clairement et humblement.
Qu’est-ce que le progrès ? qu’est-ce qu’une humanité réussie ? qu’est-ce qu’un homme humain, vraiment humain ? En dénonçant les dangers, en signalant les fausses pistes, l’Eglise et les Eglises rendent service à l’humanité. Encore faut-il que, positivement et d’abord à l’intérieur même des communautés chrétiennes, nous donnions le témoignage d’une humanité animée par le partage, la justice, le respect et la liberté. Que les Eglises soient comme des mini-sociétés, des microcosmes évangéliques dans lesquels les hommes pourront reconnaître, au-delà même des paroles, le début du monde nouveau qui nous est promis à tous.
Oui, comme nous avons besoin de prophètes dans nos communautés, dans les Eglises ! De prophètes incarnés dans les cultures, dans les civilisations, dans la politique, dans l’économie, dans la science avec tous les nouveaux défis qu’elle doit affronter, dans la vie sociale, dans l’éducation. Partout, nous pouvons, je crois, allumer des signes d’espérance, indiquer des chemins et peut-être entraîner avec nous tant d’hommes et de femmes sincères qui, sans se référer à l’Eglise et parfois même un peu en colère contre elle, cherchent tout comme nous un nouveau style d’humanité dans un nouveau type de société. En ce sens-là, si nous plaçons notre espoir en Dieu, si nous reconnaissons aussi le travail de l’Esprit en tout homme de bonne volonté, si nous commençons par nous laisser nous-mêmes transfigurer, transformer par l’Evangile, je crois que nous pouvons être optimistes pour l’avenir du christianisme dans cette société.
Il y a encore de nombreux chrétiens, il y a aussi des recommançants, il y a des « chrétiens » qui s’ignorent. Dans la solidarité humaine la plus large, tous peuvent donner à notre monde l’exemple d’un Evangile qualitativement significatif. Chacun à sa manière renvoie comme en un miroir quelque chose du visage du Christ, quelque chose du visage de Dieu.

Claude Ducarroz