vendredi 21 avril 2017

Une brassée de cadeaux

Deuxième dimanche de Pâques
Jean 20,19-31

Une brassée de cadeaux

-          Vous dites que Jésus est ressuscité. Tant mieux pour lui. Mais qu’est-ce que ça change pour nous ?
-          Venez avec moi ! Il vient d’entrer, malgré les portes closes. Ecoutez et voyez. Il a le cœur et les bras pleins de cadeaux. Pour vous aussi.

Le premier cadeau, pour ses disciples ébahis comme pour nous aujourd’hui, c’est évidemment sa présence en personne, si sobrement signalée : « Jésus vint et il se tenait là au milieu d’eux ».
Et maintenant, c’est la collection de l’amour pascal.
D’abord la paix, que Jésus exprime à trois reprises. La paix, ce don typique d’un Dieu qui nous fait du bien parce qu’il nous aime.
Puis la joie, celle qui jaillit lorsque les témoins de la crucifixion constatent que le mort est désormais vivant. Et c’est bien lui puisqu’il leur montre les cicatrices de ses mains blessées et de son côté transpercé.
Ensuite, voici le Souffle, celui de Dieu, l’Esprit Saint qui est Seigneur et qui donne la vie. Une première Pentecôte.
Avec tous ses effets, à commencer par le pardon des péchés. Car pour laisser la résurrection rayonner de tous ses feux, notre coeur doit être libéré des vieilleries et des obscurités qui l’encombrent. C’est fait.

-          Je veux bien. Mais ça ne fait pas encore un croyant.
-          Patience. Même parmi les apôtres, il y eut des résistants. Vous êtes simplement comme Thomas. Ce n’est pas une mauvaise compagnie.

Jésus est très patient. Il revient à la charge, aussi souvent qu’il le faut, de toute sa présence, de toute sa parole, de tout son corps et son sang. Comme à l’eucharistie en somme.
Enfin voici le cadeau de la foi, celle qui s’exprime à retardement, mais qui est encore plus profonde que celle des autres : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Avec une béatitude en prime : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Que du bonheur !
Finalement, qu’est-ce que ça change ? Il y a une ultime surprise, c’est la vie éternelle, exprimée ainsi : « …pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. »

Voilà la brassée des cadeaux du Ressuscité, le multipack de Pâques.
De quoi en vivre très longtemps, non sans donner peut-être à d’autres l’envie de partager un si riche menu. Car les cadeaux de Jésus ne sont pas réservés à une pieuse élite d’enfants gâtés, mais ils sont destinés à tous. Pour vous aussi.
Dans la liberté et la joie.

Claude Ducarroz


A paru sur  www. cath.ch

lundi 17 avril 2017

Un avenir pascal


Claude Ducarroz


L’avenir du christianisme



Sur le vif…

Le christianisme dans son acception la plus large, je l’ai rencontré hier soir lors d’une préparation au baptême.
Il y avait là d’abord des couples engagés comme témoins. Plusieurs font partie d’Eglises différentes, ceux qu’on appelle des « couples mixtes », en l’occurence composés d’un catholique et d’un protestant.
L’une des mamans était franchement catholique et même pratiquante avouée. Il y avait un parrain de confession protestante dont la foi était fort vague et le Dieu décrit avec des majuscules : une Force, une Energie, un Amour, une Vie. Il y avait aussi des catholiques qui s’affirmaient tels, mais qui aussitôt ajoutaient prudemment « Nous sommes non-pratiquants ». Il y avait encore un monsieur très éclectique qui broute à tous les râteliers de la spiritualité, très au fait d’ailleurs des diverses religions. Il y avait aussi une maman venue du tiers-monde, qui avait été baptisée à l’âge de 28 ans. Elle a dit regretter de n’avoir pu l’être plus tôt et elle ajouta la raison : « Notre famille était trop pauvre pour organiser une fête de baptême ». Et enfin, il y avait deux parents divorcés qui présentaient leur enfant, des divorcés non encore remariés.
Voilà la palette des chrétiens plus ou moins chrétiens, de différentes confessions, la palette de christianisme que j’ai rencontrée hier soir.

Le christianisme des Eglises
Le christianisme ! Quel est ce christianisme dont nous parlons ? Est-ce l’Eglise sous la forme des Eglises et des communautés ecclésiales ? Un christianisme bien étiqueté et bien affirmé. Certes, il existe.
Je pense à ces communautés de croyants qui professent la foi apostolique et la redisent chaque dimanche avec plus ou moins de conviction. Je songe à ces communautés avides des sacrements célébrés dans les différentes liturgies. Je pense à ces rassemblements de prière, plus ou moins bien fréquentés mais tous placés sous le label chrétien de telle ou telle Eglise. Ils sont des croyants qui mènent des actions bien brevetées comme chrétiennes.
Voilà un type de christianisme qui, chez nous, avait jadis beaucoup de visibilité et d’influence. Il faut le reconnaître : maintenant ce christianisme-là est en forte diminution. La « pratique religieuse », appelée traditionnellement ainsi, est en baisse très inquiétante. Nous retournons peu à peu à la dimension du levain, minuscule dans une grande pâte humaine. C’est le « petit troupeau » dont parlait Jésus dans l’Evangile (Cf. Lc 12,32), un christianisme qui se rapetisse quant à la quantité, quant au nombre recensé.
Mais dans ce christianisme-là, il faut reconnaître qu’il y a des apports libres très impressionnants. Je pense encore à ces couples animateurs dans la préparation aux divers sacrements. Un peu partout se lèvent des chrétiens qui, sur appel ou spontanément, s’engagent dans les communautés, prennent en charge leur avenir en toute responsabilité baptismale. On le voit en particulier lorsqu’il y a des crises dans telle ou telle communauté. Ces communautés continuent de vivre et parfois encore plus intensément qu’avant.
Les gens de ces communautés chrétiennes ont des exigences très élevées en spiritualité, en prières, en nourriture évangélique, que ce soit par la Parole ou par les sacrements. Ce sont des chrétiens qui s’affichent et travaillent, mais aussi demandent autant qu’ils donnent. Chez les catholiques, il faut le reconnaître, ce sont surtout des laïcs depuis le Concile Vatican II. Les services assumés par les laïcs dans nos communautés sont vraiment impressionnants. Il me semble que cette montée en force des laïcs chez nous est une chance dans la mesure où elle intègre la dimension œcuménique parce que l’apostolat des baptisés, c’est l’apostolat de tous les chrétiens.
 Un phénomène nouveau est apparu, qui cherche encore sa voie et, par conséquent, doit être encore vérifié. C’est l’émergence des « nouvelles communautés », ainsi nommées parce qu’elles proviennent de milieux charismatiques très étiquetés, avec des fondateurs - d’ailleurs souvent laïcs- qui exercent un ministère de direction et de discernement. Il faut le reconnaître : ces nouvelles communautés sont particulièrement vivantes, qu’elles soient tournées vers la spiritualité, vers la formation ou vers l’engagement dans le monde au nom de l’Evangile. Mais je dois dire qu’elles ont encore besoin de mûrir, de se confronter au réel, de manifester leur persévérance dans la durée. Il ne faut pas éteindre l’esprit de prophétie mais, comme dit l’apôtre, discerner ce qui est bon et le retenir (Cf. I Th 5,19-21). Nous sommes à l’heure des bourgeonnements, des premières fleurs, peut-être même des premiers fruits. Mais pour savoir quel avenir ont ces communautés et quel futur elles offrent à l’Eglise, je crois qu’il faut encore attendre un peu.

La christianité
Le christianisme, c’est aussi autre chose de plus large. J’appellerai cela d’un vocable nouveau : la christianité.
 La christianité, pour moi, ce sont d’abord les « ex » des communautés, à savoir des gens qui ont grandi dans des communautés chrétiennes, qui ont souvent reçu en elles une formation, une catéchèse, parfois ont même exercé des responsabilités en leur sein. Mais, aujourd’hui, ils s’en sont détachés, ils s’en sont éloignés. La christianité, je la trouve parmi ces chrétiens critiques, déçus, que j’ai appelés ailleurs « cabossés ». Ils se sentent en malaise d’Eglise parce qu’ils ont été plus ou moins exclus ou se sont sentis exclus à un moment donné. Cela fait quand même un gros tas de croyants qui se disent non-pratiquants, mais qui ont beaucoup reçu des Eglises jadis, qui s’y réfèrent encore par tradition. Ils en vivent les valeurs de base. Ils ont peut-être gardé de leur pratique religieuse une religiosité, des réflexes de piété. Beaucoup prient encore. Oui, on les entend nous dire « Je ne vais pas à l’église, mais je prie chez moi » ou alors « Je vais à l’église justement quand il n’y a personne ». Il y a là tout un peuple très nombreux qui est encore dans le rayonnement des Eglises, mais qui se trouve marginal par rapport à leurs structures et à l’écart de leurs rassemblements.
Ces hommes et ces femmes ont une certaine morale puisée dans les vertus reçues en Eglise, une certaine manière de se comporter avec honnêteté, avec justice, en mettant l’accent sur l’amour. Ce sont des chrétiens issus des communautés, mais sans communauté actuelle.
Certains sont des occasionnels ; ils nous confient leurs enfants pour la catéchèse et les sacrements. Ils veulent bien transmettre encore quelque chose de l’héritage chrétien, de la tradition qui les a marqués, mais ils ne veulent pas être inféodés à un système obsolète à leurs yeux. Ils sont nombreux, même si évidemment leur nombre baisse aussi dans la mesure où la première catégorie diminue.
Ce qu’ils attendent de l’Eglise de leurs souvenirs et de leur enfance, c’est un certain accueil, car ils en ont encore besoin. Une sympathie au moins sporadique et surtout une absence de jugement. Ils sont des chrétiens du seuil, du parvis. Ils sont comme sortis de la nef de l’église mais ils regardent encore de temps en temps à l’intérieur ou viennent subrepticement participer à telle ou telle célébration occasionnelle. Ils sont les chrétiens de la première zone périphérique.

Le christianisme dans la cité
Troisièmement, j’appellerai encore « christianisme » la fécondité de l’Evangile et du témoignage des chrétiens dans le monde, ce qu’il reste de cette contagion évangélique dans la société au-delà même de ceux qui se rattachent au christianisme ou se souviennent des Eglises. Le christianisme comme vitalité existe au-delà même des Eglises et des chrétiens eux-mêmes. C’est un certain rayonnement qui éclaire la route d’une société, qui indique des valeurs à une civilisation, qui transfigure les réalités humaines les plus quotidiennes en leur donnant un sens, en les illuminant discrètement du dedans, en les corrigeant parfois. Ce christianisme sécrète un certain type de critères et de comportements.
 Bien sûr, il y a dans ce christianisme diffus, qui a peu à peu investi la société, beaucoup d’ambiguïtés.
Les droits de l’homme, par exemple. Il est prouvé, n’est-ce pas ? que ces droits ont pu émerger et s’imposer dans un terreau imprégné de christianisme à partir d’une certaine définition de la personne comme être « sacré » et pôle incontournable de la société. Mais nous savons aussi que, d’une part ces droits se sont parfois imposés contre l’avis de l’Eglise et contre une certaine militance des chrétiens antidémocratiques et, d’autre part, nous constatons que dans l’Eglise elle-même ces droits ne sont pas toujours reconnus et vivants. Et surtout nous voyons qu’il y a toujours de nouveaux esclavages à l’horizon, de nouvelles dictatures, de nouvelles guerres. Il reste que les droits de l’homme sont un des enfants naturels du christianisme même si les Eglises ont eu de la peine à les reconnaître.
Il y a aussi dans les domaines de l’écologie et de la médecine toutes sortes de progrès qui, je le crois, sont dus en partie au rayonnement de l’Evangile. Finalement l’homme debout, l’homme qui se tient bien dans son environnement, cette relation de l’homme avec l’univers ressort de la Bible où la création est comme un jardin pour ce grand jardinier libre et responsable qu’est l’être humain. Tout cela se traduit maintenant par cette montée des valeurs écologiques.
On peut parler aussi de la médecine. La thérapeutique audacieuse ne vient-elle pas de l'Evangile, quand le Christ Verbe incarné assume lui-même un corps, guérit des corps ainsi que des esprits et promeut finalement la dimension physique de l’homme à l’intérieur même de  la Résurrection ? Le regard positif sur le monde et sur l’homme créés bons  guide, je crois, même inconsciemment, les progrès des sciences et des techniques pour le bien-être de l’homme. Même si – et là il faut toujours émettre quelques bémols – on peut accuser l’Eglise ou les Eglises d’avoir injustement traité par exemple la sexualité et d’avoir peut-être freiné certains progrès dans le domaine des recherches psychologiques et psychiatriques. Restons humbles !
Mais aujourd’hui, à l’heure où, dans ces secteurs d’activité, il y a aussi beaucoup d’apprentis sorciers, est-ce qu’il n’est pas nécessaire de retrouver des repères, de mettre en évidence des priorités ? Dans cette recherche d’une bio- éthique, d’une éthique de la vie, les valeurs de l’Evangile n’ont-elles pas encore toute leur chance ?
Parlons encore de la sexualité et de la liberté.
Nous voyons aujourd’hui dans notre monde une revendication extraordinaire de liberté, privée et publique, par rapport à la sexualité dans toutes ses manifestations possibles. En même temps, nous sentons monter des exigences fortes. Voyez par exemple la pédophilie, le viol, le harcèlement sexuel. Ils sont aujourd’hui mis au pilori davantage que jadis. Il y a donc d’un côté des dérives graves dans le domaine de l’usage de la sexualité, mais aussi des progrès.
 La famille reprend de la vigueur comme lieu d’épanouissement des personnes, comme condition de leur l’enracinement dans une société et une tradition, comme espace du partage et de l’éducation à la liberté. Là aussi, je crois qu’il y a tout un rayonnement du christianisme qui s’investit sans étiquettes dans ces tâtonnements autour de la sexualité et de la famille.
Enfin parlons de la justice.
Les exigences de la justice pour tous sont une des caractéristiques de notre société.  Nous sommes encore très loin du compte. Justice par rapport au tiers-monde, justice par rapport à la pauvreté dans nos sociétés d’abondance. C’est vrai, là aussi, que l’Eglise ne s’est pas toujours située aux côtés de celles et ceux qui luttaient pour la justice, tant elle eut peur elle-même de la lutte des classes. C’est vrai qu’elle est restée trop longtemps sourde et aveugle devant les injustices dans la société industrielle et le monde ouvrier. N’empêche que les valeurs de justice de l’Evangile, ce « communautarisme » qui nous vient du Christ et de la première Eglise, ont aussi motivé beaucoup d’engagements parmi les chrétiens et parmi d’autres. Ils ont peu à peu changé notre humanité. Ils continuent de faire réfléchir sur une société qui soit enfin juste et équitable. Aujourd’hui, il y a un grand défi pour l’économie. Est-ce que la nouvelle économie globalisée, mondialisée est un chemin de justice, ou est-elle une glissade vers une nouvelle exploitation, un nouveau partage du monde entre des tout riches et des tout pauvres ? Là aussi le prophétisme de l’Evangile peut et doit encore s’exercer.

L’espérance qui ne peut décevoir
Pour terminer, je voudrais dire combien l’espérance du christianisme doit être placée d’abord en Dieu. Finalement, c’est Dieu qui tient le monde et l’histoire dans ses mains. Sans doute, il nous confie l’un et l’autre, mais nous restons tous suspendus à sa volonté créatrice et rédemptrice. En tout homme veille l’Esprit. En lui habite la nostalgie de l’homme nouveau qui fut au début, peut-être, et qui sera certainement à la fin. Il y a dans l’homme comme une connivence avec le Christ, l’homme réussi anticipé dans l’histoire, qui nous attend au terme de cette immense aventure.
Alors les Eglises sont là pour se laisser d’abord interpeller elles-mêmes à partir de cet Evangile qui nous remet en question, nous les premiers les chrétiens. Ces Eglises sont aussi là pour proclamer dans la société les voies de la véritable humanisation. Clairement et humblement.
Qu’est-ce que le progrès ? qu’est-ce qu’une humanité réussie ? qu’est-ce qu’un homme humain, vraiment humain ? En dénonçant les dangers, en signalant les fausses pistes, l’Eglise et les Eglises rendent service à l’humanité. Encore faut-il que, positivement et d’abord à l’intérieur même des communautés chrétiennes, nous donnions le témoignage d’une humanité animée par le partage, la justice, le respect et la liberté. Que les Eglises soient comme des mini-sociétés, des microcosmes évangéliques dans lesquels les hommes pourront reconnaître, au-delà même des paroles, le début du monde nouveau qui nous est promis à tous.
Oui, comme nous avons besoin de prophètes dans nos communautés, dans les Eglises ! De prophètes incarnés dans les cultures, dans les civilisations, dans la politique, dans l’économie, dans la science avec tous les nouveaux défis qu’elle doit affronter, dans la vie sociale, dans l’éducation. Partout, nous pouvons, je crois, allumer des signes d’espérance, indiquer des chemins et peut-être entraîner avec nous tant d’hommes et de femmes sincères qui, sans se référer à l’Eglise et parfois même un peu en colère contre elle, cherchent tout comme nous un nouveau style d’humanité dans un nouveau type de société. En ce sens-là, si nous plaçons notre espoir en Dieu, si nous reconnaissons aussi le travail de l’Esprit en tout homme de bonne volonté, si nous commençons par nous laisser nous-mêmes transfigurer, transformer par l’Evangile, je crois que nous pouvons être optimistes pour l’avenir du christianisme dans cette société.
Il y a encore de nombreux chrétiens, il y a aussi des recommançants, il y a des « chrétiens » qui s’ignorent. Dans la solidarité humaine la plus large, tous peuvent donner à notre monde l’exemple d’un Evangile qualitativement significatif. Chacun à sa manière renvoie comme en un miroir quelque chose du visage du Christ, quelque chose du visage de Dieu.

Claude Ducarroz



vendredi 14 avril 2017

Au feu de Pâques!

Vœux de Pâques

Sur notre programme, c’est inscrit : Vœux de Pâques. Des vœux ! A regarder ce monde, à écouter les gens, on a l’impression, en effet, que seuls les vœux demeurent source d’espérance, tant la réalité est sombre et parfois même cruelle. Des vœux, parce qu’ils portent sur l’avenir et non pas sur l’actualité, des vœux parce que, finalement, ils n’engagent pas à grand-chose. Rendez-vous à l’année prochaine. On verra bien.

Eh ! bien non, ça c’est faux. Car justement ce ne sont pas des vœux comme les autres. Ce sont des vœux de Pâques. Ils s’appuient sur un évènement infiniment positif, avéré dans notre tragique histoire : la vie plus forte que la mort, toutes les morts. Ils puisent leur crédibilité et leur vitalité dans la personne de quelqu’un de concret, Jésus de Nazareth, le ressuscité, le vivant pour toujours. En lui, Dieu s’est fait sauveur, frère, tellement amoureux de nous qu’il nous promet la vie éternelle –la sienne désormais-: Là où je suis, vous serez aussi avec moi.
C’est du cadeau, c’est du costaud, c’est du divin.

Encore faut-il accueillir le cadeau, car si Dieu nous l’offre gratuitement, il nous laisse libre de dire oui ou non à la main blessée de Jésus qui le présente, à son cœur ouvert qui nous le donne. Comment pouvons-nous, chrétiens de diverses traditions, continuer d’être divisés quand il s’agit de le recevoir avec reconnaissance, ce merveilleux cadeau, et de l’apprécier avec joie ? Nos mauvaises divisions : il faut que ça cesse, c’est une des impulsions de Pâques. C’est le vœu ardent de Jésus, c’est l’oeuvre de l’Esprit-Saint, c’est la mission sacrée de l’Eglise, c’est une chance pour toute l’humanité.

Enfin, Pâques, c’est un cadeau durable si on le partage avec d’autres, avec tous les autres, sans barrière, sans frontière. Dans notre cœur, dans nos yeux, sur nos lèvres, par nos mains, il a vocation à être diffusé et goûté partout, et jusqu’aux périphéries, afin que Dieu, par nous, rende au monde une espérance forte, rayonnante, invincible : Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité ! Et nous avec lui. Et vous aussi, là, tout autour. Qui va vous le dire ou vous le redire ? Nous ! Comme les femmes aux apôtres et comme les apôtres jusqu’au bout du monde. Alleluia !


jeudi 13 avril 2017

C'est Vendredi Saint !

Vendredi Saint

Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé.

Car le crucifié a été transpercé. Il nous faut oser lever les yeux vers lui. Et si ça peut renforcer cette dramatique audace, nous pouvons contempler le grand calvaire placé au dessus de la grille du chœur en 1430. Il faut le regarder, ce crucifié, qui nous regarde. Il nous faut fixer ce regard dans lequel se marie en une alliance nouvelle et éternelle la miséricorde de Dieu et la misère de l’homme, la nôtre.
Voyez comme Dieu nous voit désormais, dans le regard de Jésus, plein de larmes et de sang. Les larmes du Père, vers les enfants prodigues que nous sommes tous ; le sang du Fils de Dieu pour nous purifier de tout péché ; l’eau du baptême et le sang de l’eucharistie. Ils coulent encore du côté ouvert, qui ne se refermera jamais, car on ne peut arrêter le cours d’un fleuve de tendresse quand il est divinement humain et humainement divin.
Désormais, c’est toujours à cœur ouvert –ce cœur-là ouvert sur cette croix-là- que se vivront les rendez-vous d’amour et de pardon entre Dieu et nous.
Tu veux comprendre un peu ce mystère, celui de Dieu et le tien, l’océan divin et les abîmes de ta soif ? « Avance ta main, homme de peu de foi, mets-la dans mon côté. Cesse d’être incrédule. Sois croyant ». Crois enfin que Dieu est Amour. Tu tiens la preuve : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime… Il nous aima jusqu’au bout ».
Regarde encore: jusque là. Quand vas-tu enfin te laisser aimer par l’Amour : celui-là ?

Et maintenant levons aussi les yeux vers celles et ceux que nous transperçons, aujourd’hui encore. Car la croix circule un peu partout dans notre monde, avec le même crucifié et beaucoup d’autres avec lui, sur cette même croix. Nous avons multiplié les crucifiés, et quelque part, hélas ! c’est tous les jours vendredi saint.
Nous ne pouvons pas l’ignorer, surtout aujourd’hui. Il nous reste quelques larmes pour crier et prier, il nous reste un peu de sang pour offrir et compatir. Nous avons encore un cœur, du cœur, pour aider, accueillir, soutenir et peut-être même porter, au moins un bout, la croix de quelqu’un, sur son chemin.

Rien ne nous empêche, au contraire tout nous invite et nous pousse, à être, si peu que ce soit, des Symon de Cyrène qui soulagent, des Marie de Nazareth, des disciples bien-aimés, des femmes qui pleurent au plus près de la croix, des centurions qui croient malgré tout, des Joseph et des Nicodème, avec des onguents d’amour auprès de tant de tombeaux. Tous les personnages silencieux de notre chapelle du Saint Sépulcre.

Que pouvons-nous faire devant les drames et les violences de notre temps, sinon aimer davantage, prier davantage, crier davantage, agir davantage, pour les innocentes victimes de Syrie et d’Egypte –ces pays tellement bibliques-, et pour les affamés du Soudan et d’ailleurs, tous ces nouveaux crucifiés qui nous regardent, eux aussi, parfois avec leurs yeux définitivement clos, sur les écrans de nos médias. Comme Jésus sur sa croix à la neuvième heure.

« Voici l’homme », disait Pilate. Et la réponse de Jésus est toujours la même : « Tout ce que vous faites à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous le faites ».Oui,  on peut encore leur faire du bien. Ils sont aussi nos frères à nous, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Aimons-les, au moins un peu, comme Jésus.

Levons les yeux, encore une fois, vers celui que nous avions transpercé. Et regardons de plus près, par les yeux de la foi, des yeux lavés dans la lumière de Pâques. Car par son côté ouvert, par ses plaies encore béantes, c’est toute la puissance d’amour de son Père et notre Père qui transparaît et rayonne, c’est la vie du Royaume, plus forte que la mort, qui l’emporte enfin, ce sont les énergies de l’Esprit qui soulèvent notre humanité et dynamisent l’Eglise. Car « inclinant la tête, Jésus remit l’Esprit. » A Dieu son Père, mais pour nous ses frères et sœurs.
Aux yeux superficiels de nos médias, le décor semble toujours le même, plus près du vendredi saint que du matin de Pâques. Et pourtant il y eut bel et bien ce matin-là, qui fit triompher la vie jusqu’à la rendre éternelle, qui jeta l’amour qu’est Dieu dans la balance de notre destinée, qui nous permet l’audace de l’espérance même au milieu de nos douleurs, de nos combats, de nos échecs. Même au pied de nos croix, buvons à la source vive, mangeons le pain eucharistique, respirons de l’Esprit-Saint.

O crux ave, spes unica. Salut, ò croix, notre unique espérance.





mardi 4 avril 2017

Connaissez-vous Nicolas de Flue

Les deux fenêtres de Nicolas

Heureusement, la Suisse et les Suisses se souviennent de Nicolas de Flue. Ce grand saint mérite bien notre mémoire. Evidemment, il y a plusieurs manières de commémorer les six cents ans de sa naissance, tant le parcours de vie de frère Nicolas est original et sa sainteté multicolore.
Pour ma part, je me souviens d’une méditation solitaire dans sa chambrette adossée à la chapelle de son ermitage. Je remarquai deux petites fenêtres qui m’ont parlé très fort.
L’une donne précisément sur la chapelle, comme une ouverture permanente sur le mystère de Dieu, et singulièrement sur la présence eucharistique. Tout invite à la communion avec le Christ, tantôt dans le silence, tantôt dans la célébration communautaire. On imagine le saint homme longuement tourné vers l’autel où figurent la Parole de Dieu et le tabernacle. Il ferme les yeux pour lire toutes choses du dedans de son cœur. Il ouvre les yeux sur les signes laissés par le passage du Christ au milieu de nous. Magnifique dialogue alterné qui sans cesse lui redit la raison profonde de son étrange vocation.
L’autre fenêtre s’ouvre sur l’extérieur, plus précisément sur le sentier par où arrivent les visiteurs et les pèlerins. Car l’ermitage de Nicolas n’est pas un bunker religieux, mais plutôt un espace brûlant de Dieu, donc largement ouvert sur le monde à aimer. Tout en répondant aux appels de la solitude et de la prière, Nicolas demeura un frère accueillant à celles et ceux qui recouraient à ses conseils. Plusieurs témoins ont remarqué son amabilité et sa disponibilité. Tantôt venaient vers lui le chapelet des pauvres anonymes, tantôt s’annonçaient les grands de l’Eglise et de la société. Tous repartaient éclairés et réconfortés, non sans passer par la chapelle, car un authentique saint conduit à Dieu et non pas à lui-même.
L’équilibre symbolisé par ces deux fenêtres demeure plus que jamais une nécessité en notre temps marqué par un activisme dévorant ou tenté par un spiritualisme désincarné. Aux uns, Nicolas de Flue rappelle l’indispensable priorité de la vie spirituelle, celle qui puise régulièrement dans le silence, la méditation et la prière. Aux autres, notre saint patron souligne le devoir d’exercer une charité concrète dans le monde, que ce soit dans les relations interpersonnelles ou dans les rudes débats de société.
On peut, par vocation ou par goût personnels, préférer telle fenêtre plutôt que l’autre. Mais de grâce, ne fermons aucune des deux.  Il les faut ouvrir ensemble pour permettre les salutaires courants d’air de l’Esprit.

Claude Ducarroz
A paru sur le site cath.ch


samedi 1 avril 2017

Réanimation ou résurrection?

Homélie
Jn 11
Jésus rend la vie à Lazare

Dans le grand bric-à-brac des philosophies et des religions actuelles, il y a au moins deux vérités de base qui font l’unanimité : nous sommes des vivants et nous allons mourir.
Et après commence le débat de fond qui nous plonge dans la plus déroutante des perplexités : y a-t-il encore quelque chose –ou peut-être quelqu’un- après la mort ? Finalement, toutes les religions essaient de répondre à cette question lancinante, y compris la religion chrétienne ou plutôt le Christ lui-même, en personne.

Il y a justement un début de réponse dans l’évangile d’aujourd’hui. Mais attention : seulement un début. Car finalement, ce Lazare qui a été arraché à la mort est re-mort ensuite, comme tout le monde. Certains disent même : ça valait bien la peine de ressusciter pour re-mourir ensuite !
Pour être plus exact, à propos de Lazare de Béthanie, il vaudrait peut-être mieux parler de réanimation que de résurrection, si l’on définit la résurrection comme l’entrée définitive dans la vie éternelle au-delà de la mort. Ce qui, convenons-en, est encore tout autre chose.

Alors que veut nous apprendre ce long récit de ce qu’on appelle encore souvent « la résurrection de Lazare » ?
Certes la vie humaine est un cadeau mortel, et Jésus n’a rien voulu faire pour empêcher Lazare de trépasser au terme de sa maladie. Telle est la condition  humaine universelle.
Mais quelqu’un est venu nous ouvrir une espérance plus forte que le drame de notre finitude. Il l’a seulement annoncée en ramenant Lazare d’au-delà de sa mort, lui qui dut ensuite bel et bien mourir à nouveau.

Cette espérance, le Christ l’a  ensuite réalisée en lui pour l’offrir aussi à nous et à tous : c’est l’expérience pascale, c’est la résurrection « une fois pour toutes », l’entrée dans la parfaite communion du Dieu vivant avec toutes les dimensions de notre humanité.
La résurrection de Lazare, c’est une aurore prometteuse, mais le plein soleil de midi, c’est la résurrection de Jésus lui-même au matin de Pâques. Avec cette affirmation qui change le sens de notre vie et surtout l’issue de notre mort : « Là où je suis, vous serez aussi avec moi ».
Lazare, c’est du provisoire ; Jésus de Pâques, c’est du définitif. Lazare, c’est encore imparfait ; avec Jésus ressuscité, c’est la vie éternelle.

Notre monde est-il prêt à accueillir une telle nouvelle en la considérant comme bonne ? Sommes-nous disposés à entrer dans un tel mystère, car c’en est un ?

D’une part, on cherche à faire reculer la fatalité de la mort naturelle. Certains nous parlent même d’une possible immortalité par le trans-humanisme que les progrès de la science et de la technique devraient pouvoir nous octroyer un jour.
Ces rêves fous prouvent au moins qu’il y a dans l’homme une forte résistance à la nécessité de mourir. Malgré une destinée qui semble inéluctable, nous ne nous résignons pas si facilement à devoir mourir, si c’est une dissolution dans le néant.
D’ailleurs, quelles que soient nos croyances ou même nos incroyances, qui de nous, au moins dans les meilleurs moments de nos bonheurs ici-bas, n’a pas désiré, si possible, qu’ils soient éternisés, ne serait-ce que pour les partager avec celles et ceux que nous aimons et qui nous aiment ? Pourquoi faisons-nous rimer amour avec toujours, en y croyant ou en faisant semblant d’y croire ? Car aimer vraiment, n’est-ce pas exprimer à l’aimé ce souhait à la fois irrépressible et impuissant : « je ne veux pas que tu meures » ?

Et voici quelqu’un qui osa dire à Marthe : « Ton frère ressuscitera. » Le même a ensuite ajouté : « Moi, je suis la résurrection et la vie.  Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. » Bien sûr, dans un premier temps, ce pourrait être de belles paroles en l’air, des promesses trop faciles pour être authentiques.
Sauf que ce même Jésus de Nazareth a dit à Lazare : « Lazare, viens dehors », et le mort sortit, et Jésus leur dit : »Laissez-le aller. »
Mais surtout Jésus lui-même, après sa mort ignoble sur la croix, est sorti vivant de son tombeau le troisième jour. Pas seulement pour prouver la vérité de ses paroles et rendre crédibles ses merveilleuses promesses. Surtout pour nous inviter à le suivre dans son royaume en mettant nos pas dans les siens ici-bas par la foi et l’amour, et finalement en partageant son destin de gloire après notre mort, oui, grâce à lui, avec lui, comme lui.

J’ai parfois l’impression que le cadeau est jugé trop beau pour être vrai, alors qu’il déborde seulement tous nos désirs et toutes nos prières. Ou alors serait-il suspect parce que nous ne pouvons pas nous le donner à nous-mêmes ? Serait-ce humiliant que la vie éternelle, comme la vie tout court d’ailleurs, nous soit offerte gratuitement par Dieu ? Préférons-nous mourir sans espérance plutôt que de vivre éternellement dans la maison de Dieu-Amour, où il y a de la place pour beaucoup de monde ?

Seigneur, devant le tombeau de nos proches et amis, comme devant la perspective de notre propre mort, redis très fort aux oreilles de notre intelligence et de notre cœur : « Quiconque vit et croit en moi, ne mourra pas pour toujours. »

                                                           Claude Ducarroz


jeudi 23 mars 2017

L'échelle

L’échelle de la piscine du baptême
Jean 9,1-41

La guérison d’un aveugle. Tout un chapitre - 41 versets – pour transcrire un évènement plutôt extraordinaire. L’évangéliste semble s’être mué en reporter, avec micro et caméra. On dirait une page écrite par un journaliste fidèle aux faits bruts, jusqu’au scrupule.
En réalité, l’auteur met en scène, à partir d’un authentique miracle de Jésus, toute une catéchèse baptismale clairement signifiée par l’invitation faite à l’aveugle d’aller se laver dans la piscine de Siloé pour en ressortir guéri, désormais pleinement ouvert à la lumière, à commencer par celle de la foi. Il faut lire attentivement le chapitre en son entier pour repérer un double mouvement sur l’échelle de cette aventure intérieure.

Le premier peut se comparer à une remontée de la piscine, pas à pas, comme sur une échelle qui mène à la foi. Au fur et à mesure qu’il affronte les oppositions et les résistances de ceux qui l’interrogent, l’aveugle grandit dans sa découverte du mystère du Christ. A ses voisins curieux, il déclare qu’il a été guéri par « l’homme Jésus » (v. 11). Aux Pharisiens très soupçonneux, il affirme que ce Jésus est pour lui « un prophète » (v. 17).  A d’autres Pharisiens, qui accusaient Jésus d’être un pécheur, l’homme oppose la croyance en un « homme de Dieu » (v. 33). Mais sa foi va éclater au contact direct de Jésus qui l’invite à croire au « Fils de l’Homme », avec toute la profondeur de ce vocable dans la tradition juive, à savoir le Messie envoyé du ciel pour rassembler les hommes dans la communion avec Dieu. « Et l’aveugle dit : Je crois, Seigneur. Et il se prosterna devant lui. » La foi et la pratique de l’Eglise !

A l’inverse de l’aveugle re-né des eaux du baptême, les autres protagonistes parcourent l’échelle en la descendant, jusqu’à l’aveuglement intérieur. Ils s’enfoncent. Les voisins ne savent pas que penser. Ils demeurent sceptiques. Les premiers Pharisiens refusent de croire à la réalité de la guérison. Les parents de l’aveugle se défilent devant les questions par peur des conséquences. Pour d’autres Pharisiens, la cause est entendue : Jésus n’est qu’un vilain imposteur. Et ils jettent dehors l’aveugle guéri qui s’obstinait à commencer de croire en lui. Rien de nouveau dans les obscurités du monde.

Monter ou descendre l’échelle de la foi. Qui que nous soyons, nous circulons tous sur cette échelle, tant il est humain d’avancer, mais aussi parfois de reculer, sur le chemin de notre adhésion au Christ. L’aveugle guéri a aussi passé par des étapes progressives jusqu’à la pleine reconnaissance, jusqu’à l’adoration. Qui peut dire qu’il n’a jamais fait quelques pas en arrière ou de côté dans l’aventure de sa foi ?
Il y a au moins une vérité à laquelle nous devrions croire sans faille, surtout à la faveur de ce carême : Jésus nous cherche toujours et nous rattrape souvent sur les sentiers de nos quêtes intérieures, y compris quand il fait nuit en nous.
Car il est la lumière du monde.


Claude Ducarroz