vendredi 2 décembre 2016

Succès pour un prophète désagréable

Le succès d’un prophète désagréable
Matthieu 3, 1-12.

Re-voilà Jean-Baptiste !
Après le récit des origines du Christ (généalogie et naissance), l’évangéliste Matthieu nous transporte aussitôt dans une région désertique de Judée, là où Jean prêche et baptise. Des reporters people se contenteraient sans doute de raconter quelques anecdotes exotiques. Ce prophète portait un vêtement de poil de chameau et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Bon appétit !
Sous son accoutrement hippie et après son pique-nique peu ragoûtant, l’homme mérite beaucoup mieux que quelques photos chocs.
Nous sommes dans un contexte d’attente messianique. Jean le rappelle en citant la parole du prophète Isaïe : « Préparez le chemin du Seigneur… » N’est-ce pas ce qu’il fait lui-même par ses prédications enflammées ? Oui, mais attention à l’erreur sur la personne ! Il ne s’agit pas de le prendre, lui, pour le Messie qu’il annonce. Il ouvre des chemins pour un autre, celui qui vient après lui, celui dont il n’est pas digne de lui retirer ses sandales.
Cette humilité ne l’empêche pas d’avoir grand succès. De partout, les juifs accourent vers lui. Et pourtant il ne craint pas de leur asséner des vérités désagréables (« engeance de vipères »), tout en leur intimant une cure d’âme très radicale (« produisez un fruit digne de la conversion »). Plus encore, il menace : « Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits va être jeté au feu ». Il ne sert à rien de répéter : « Nous avons Abraham pour père ».
Comment expliquer cette performance paradoxale ? Par le courage d’une parole vraie. Par la proposition d’un changement en profondeur. Et surtout par l’abnégation de sa personne qui rend son message crédible. Jean ne travaille pas pour lui. Il est pleinement serviteur du Messie à venir. Il n’est que précurseur, lui qui souhaitera bientôt : « Il faut que le Christ grandisse, et que moi je diminue ». (Jn 3,30.) On sait jusqu’où l’a conduit cette diminution !
Plus que jamais, notre humanité a besoin de Jean-Baptiste. Dans l’Eglise, mais aussi dans la société.
Oui, des personnes –hommes et femmes- qui aient la bravoure de paroles claires, qui proclament des messages crédibles par l’engagement généreux de leur vie, qui  n’oeuvrent pas pour leur gloire mais se recommandent par le désintéressement de leur action. En somme : des transparents de l’Evangile en actes.
On vient de me le répéter : « Le pape François, c’est vraiment quelqu’un qui fait ce qu’il dit. C’est pour cela qu’on l’aime et qu’on a envie de le suivre. »
Sur la route de l’Avent, qui ne mène pas au Vatican, mais conduit à Jésus-Christ.
 Evidemment !

Claude Ducarroz


A paru sur le site de www.cath.ch

mardi 15 novembre 2016

L'après Trump en Suisse

Ne trumpons pas la Suisse !

Je ne connais pas assez les Etats-Unis de l’intérieur pour émettre des jugements péremptoires sur ce qui a conduit une majorité du peuple américain à choisir Donald Trump comme président de cette grande nation. Mais mon statut d’observateur extérieur, quoique bienveillant, m’autorise à glaner quelques leçons pour la Suisse dans l’évènement-surprise qui vient de secouer l’actualité de notre monde.

* Quand on veut se mettre au service des gens –notamment par l’engagement politique-, il faut commencer par les écouter, et surtout celles et ceux qui ne disent rien ou qui ne savent pas comment s’exprimer. Leur malaise peut devenir colère, celle qui n’est pas une bonne conseillère. Mais comment l’éviter quand montent au fond des cœurs les cris sourds suscités par l’injustice ou l’indifférence ? En Suisse aussi, comme le révèlent certaines enquêtes sociologiques, des « petites gens » peinent et souffrent, souvent en silence, jusqu’à ce que leur mal-être finisse par éclater au grand jour. Peut-être est-il encore temps de prendre conscience et de réagir face aux séquelles d’une économie mondialisée qui fait exploser les bénéfices des plus riches et diminuer les crédits des moins favorisés.

* Les paroles sont des armes redoutables, pour le meilleur ou pour le pire. On a vu des slogans réducteurs, des phrases assassines, des dessins menteurs, à vous faire froid dans le dos. La campagne électorale, marquée souvent par quelques excès inévitables, ne justifie nullement des calomnies et des attaques de bas étage. Chez nous aussi, on a vu-et on voit encore- fleurir des formules mensongères et des caricatures iniques. Le minimum que l’on puisse attendre des candidats qui sollicitent nos suffrages, c’est qu’ils aient le respect des personnes, y compris de leurs adversaires politiques, tant des individus que des groupes qu’ils représentent. Veillons à ne pas descendre dans l’arène du mépris et de la haine. Car des paroles ou des écrits jusqu’aux actes brutaux, voire assassins, le chemin est parfois très court et la glissade savonnée.

* Enfin, nous qui avons le privilège de pouvoir agir et réagir, exprimer nos opinions et même prendre des décisions par un large usage du suffrage universel, qu’en faisons-nous ? La montée du parti des abstentionnistes ne peut qu’inquiéter.  Certes notre démocratie helvétique n’est pas parfaite. Mais des débats réguliers –légers ou graves- nous permettent de réfléchir et de prendre position. Et bien souvent des enjeux éthiques et sociétaux nous offrent la possibilité de redéfinir nos choix de base et de revisiter notre échelle des valeurs. Avec, en point de mire, notre manière concrète de promouvoir la justice, de lutter pour la paix, de renforcer les solidarités, de respecter l’environnement, de favoriser le vivre-ensemble local, national et planétaire.

Si c’est ça la « différence suisse », alors je suis fier d’être nationaliste. Je ne me laisserai jamais trumper !


                                                           Claude Ducarroz

samedi 12 novembre 2016

Célébration de mémoire

In memoriam 2016
Homélie

Guerre et paix.

Plusieurs fois, en seulement 40 ans –soit de 1476 à 1516-, Fribourg a été associé de près à la grande Histoire européenne. Quelques dates suffisent à le rappeler.

* 22 juin 1476. Les troupes fribourgeoises contribuent à la victoire des Confédérés sur le duc de Bourgogne Charles le Téméraire à Morat. Le commandant des soldats de Fribourg, Petermann de Faucigny, repose encore ici dans notre cathédrale.
* 22 décembre 1481. In extremis, Nicolas de Flue empêche la guerre civile entre Suisses. Dans le traité de réconciliation de Stans, Fribourg est admis dans la Confédération. Un vitrail de notre cathédrale rappelle cet évènement majeur de notre histoire.
* 20 décembre 1512. La fondation du Chapitre collégial de Saint-Nicolas à Fribourg n’est pas sans lien avec la présence de soldats fribourgeois sur les champs de bataille des guerres d’Italie. Peter Falk, avoyer de Fribourg, sut tirer les bonnes ficelles au Vatican pour obtenir ce privilège.
* 15 septembre 1515. Le jeune roi de France François 1er bat les Suisses à Marignan, près de Milan.
* Et le 29 novembre 1516 –il y a exactement 500 ans-, une paix perpétuelle est signée entre le royaume de France et les Suisses, précisément ici à Fribourg.

Vous pourriez me dire : que viennent faire aujourd’hui ces rappels historiques dans une messe dominicale à la cathédrale ?

Il y a le fait que cette célébration veut justement faire mémoire des soldats et pompiers de chez nous qui ont offert leur vie pour notre patrie, sans oublier leurs familles qui ont assumé les douloureuses conséquences de ces deuils. Grâce à Dieu, depuis 1848, les soldats suisses n’ont  plus jamais été engagés dans des guerres sanglantes. Mais au cours de ce qu’on appelle « le service actif », certains sont morts sur le front de la paix. Ils ont droit à notre reconnaissance.

Et puis, si vous avez bien écouté l’évangile de ce jour, Jésus parle de guerres, de tremblements de terre, d’épidémies, de persécution : autant de « phénomènes effrayants », comme il le dit lui-même, qui renvoient étrangement à notre actualité la plus pénible.

Qu’est-ce à dire ?

Le bon sens devrait déjà nous amener à cette conclusion. Puisque les guerres finissent toujours par des traités de paix, voire des pratiques de réconciliation, pourquoi ne pas commencer par là, à savoir travailler surtout à éviter les guerres, ce qui économiserait des dégâts incommensurables aux humains et aux trésors de la culture et de la nature ? C’est ce qu’avait compris l’apôtre de la paix Nicolas de Flue, en empêchant les Suisses de se faire la guerre entre eux. Et Fribourg a largement profité de cette non-guerre.

Et puis, si le tableau brossé par Jésus est en effet effrayant au point d’être encore réaliste aujourd’hui, il faut préciser certaines choses, toutes contenues dans cet évangile.

* A aucun moment, Jésus invite ses disciples à faire la guerre. Il leur signale seulement les malheurs qu’ils auront à subir –et non pas à provoquer-, justement à cause de leurs messages et leurs pratiques de paix dans ce monde. Oui, « on portera la main sur vous et l’on vous persécutera …parce que vous agirez à cause de mon nom ». Donc comme artisans de justice, de fraternité et de  paix. Et il ajoute : « Cela vous amènera à rendre témoignage. »

Comment ne pas penser à tous ces chrétiens qui, aujourd’hui, souffrent et meurent dans certains pays, non pas en faisant la guerre, mais en subissant les guerres des autres, y compris de ceux qui, hélas ! instrumentalisent leur religion pour massacrer celles et ceux qui ne pensent pas ou ne vivent pas comme eux ?
Comment ne pas se sentir solidaires, de bien des manières, de ces frères et sœurs qui sont martyrisés à cause de leur fidélité au nom de Jésus, ce même nom sacré qui nous rassemble ici ce matin ? Car nous sommes dans la même Eglise.

L’évangile de ce dimanche, dans sa couleur tragique, n’aurait-il rien à nous dire, à nous qui avons le privilège de vivre –encore- dans une société de liberté civique et de respect des droits humains ? Pas du tout.

Souvenez-vous. Au départ, Jésus s’est adressé à des disciples éblouis par la beauté et la majesté du temple de Jérusalem. Et quelques années plus tard seulement, il n’en resta pas pierre sur pierre. Nos institutions, même démocratiques, nos succès, même économiques, nos monuments de culture demeurent des réalisations fragiles, si nous ne les transfigurons pas du dedans par des valeurs humaines plus profondes, qui ont nom solidarité, justice, générosité, sens de l’accueil, respect de la création.

Et puis il y a cet avertissement : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer ». Les pires catastrophes peuvent commencer par des slogans aguicheurs, des propagandes vicieuses, des conditionnements perfides, si bien servis aujourd’hui par la puissance presque infinie des médias modernes qui, comme vous le savez, peuvent être la meilleure ou la pire des choses suivant l’usage qu’on en fait.
Alors, dans ce tohu-bohu de tous les chambardements, comme nous avons besoin, plus que jamais, de temps pour réfléchir, de repères pour discerner, de spiritualité pour approfondir, de souffle intérieur pour réagir avec lucidité et courage.

Quelqu’un, une fois de plus, se propose comme compagnon de notre humanité en pèlerinage risqué en ce monde. Il nous dit, pourvu qu’on l’écoute et qu’on le fréquente : « Je vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle vos adversaires ne pourront pas s’opposer. »
Mais comme disait aussi Jésus : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »
Sur la terre. Et à Fribourg ?
Souvenez-vous de la dernière phrase de l’évangile de ce jour : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »


                                                                       Claude Ducarroz

lundi 31 octobre 2016

Homélie de la Toussaint

Toussaint 2016

La question est universelle. Tôt ou tard, chacun de nous se la pose, en son âme et conscience. Mais les réponses sont multiples, et parfois contradictoires. Pas facile d’y voir clair.

La question est celle-ci : y aurait-il quelque chose après notre mort ? Cette mort  -elle aussi universelle-  serait-elle la fin de tout pour nos personnes humaines ? Ou pouvons-nous caresser l’espoir de commencer alors autre chose, autrement, qu’on pourrait nommer la vie éternelle ?

Toutes les religions s’efforcent de répondre à cette question lancinante, mais chacune à sa manière propre. Et pourtant chaque religion dit au moins cela qui leur est commun à toutes : le destin de la personne humaine dépasse sa mortalité. Il y a encore une vie possible après la vie, cette vie. Notre destinée ne s’achève pas dans une tombe ou dans un four crématoire.

Mais de nouvelles religions sont apparues, surtout depuis le 18ème siècle, celui qu’on appelle « des Lumières ». Des esprits dits « libérés » prétendent que tout s’achève avec la mort, qu’il n’y a plus rien à espérer après.

Nous naissons par hasard et nous mourons par nécessité,  une fois pour toutes, pour toujours. D’ailleurs, disent-ils, jamais personne n’est revenu vivant depuis l’autre côté.

Eh ! bien, c’est justement là qu’un certain Jésus de Nazareth nous donne rendez-vous. Et ça peut tout changer. Et ça change tout.

Quelqu’un est né d’une femme, comme nous. Il a passé sa vie en faisant beaucoup de bien. On n’ose pas dire « comme nous ». Il a souffert, il est mort, pire que nous, sur une croix. Et il est ressuscité.
C’est ce dont ont témoigné celles et ceux qui l’ont retrouvé vivant après sa mort, à leur grande surprise, eux qui l’avait vu bel et bien mort sur la croix.

C’est peut-être vrai pour lui, diront certains, il a eu bien de la chance. Tant mieux pour lui. Mais est-ce que ce sera aussi vrai pour nous ?

A moins d’avoir à faire à un divin égoïste et menteur, nous pouvons faire confiance à la promesse sortie avec Jésus vivant au matin de Pâques : « Je vais vous préparer une place…afin que là où je suis, vous soyez aussi avec moi. »

Où ? Comment ?
Je vous avoue que je ne cherche pas à le savoir. Et d’ailleurs comment peut-on l’imaginer quand on est encore de ce côté-ci de la vie ? On n’a pas les instruments pour scruter ce ciel-là, le royaume de Dieu.

Voici ce qui me suffit : quelqu’un a vaincu la mort, il m’attend dans sa maison de gloire, là où il y a de nombreuses demeures pour tous ceux qui choisiront d’y entrer sur sa généreuse  invitation et avec notre libre acceptation.

Finalement, ce que le Ressuscité de Pâques nous offre gratuitement, n’est-ce pas ce que nous nous souhaitons, pour soi et pour ceux et celles que nous aimons : le bonheur éternel dans l’amour parfait ?
Autrement dit ce que  nous ne pouvons pas nous donner à nous-mêmes, car ça nous dépasse infiniment, mais que le Christ nous accorde au-delà même de nos plus chers désirs, par amour gratuit pour nous.

Alors nos petits bonheurs d’ici-bas, si fragiles, trop brefs souvent, mais qui ont un goût de « reviens-y », ne sont que le pâle apéritif de ce qui nous est promis dans le royaume de Dieu.

Là-bas, nous retrouverons nos chers défunts, en entrant chez Dieu, là où ils nous espèrent, eux avec qui nous vivons déjà en communion de foi et de prière, en attendant l’éblouissement du face à face pour toujours dans la lumière de Dieu, dans la joie pascale.

Claude Ducarroz

samedi 8 octobre 2016

L'évangile au quotidien

Mieux que « propre en ordre »
Luc 17,11-19

Quand Jésus circule par monts et par vaux, il fait des rencontres insolites. Aujourd’hui dix lépreux en quête de guérison.

Il y a un aspect « propre en ordre » dans l’évènement de ce face à face. Les lépreux se tiennent à juste et bonne distance. C’est conforme à la loi juive et aux obligations sanitaires. Jésus lui-même se met en concordance avec la tradition religieuse : il envoie les lépreux se montrer aux prêtres. Tout est bien en ordre !

Et puis tout change. Les lépreux sont guéris en cours de route. Le plus reconnaissant d’entre eux est un Samaritain. Encore un marginal. Mieux encore : la face contre terre,  il remercie Jésus –le mot exact serait « eucharistie »- et il rend gloire à Dieu. Dès lors, il expérimente une autre guérison.  Il ouvre les yeux sur le mystère de Jésus, il accède au monde de la foi, il devient peu à peu disciple. Jésus le relève –le vocable de la « résurrection » - et il l’invite à partir, au loin, pour témoigner, pour semer de la louange.

Il ne faut pas réduire cet épisode à un banal rappel de politesse. Oui, il faut savoir remercier pour tout cadeau reçu. Mais rendre gloire à Dieu dans une découverte de foi, c’est encore plus important, surtout après toute guérison, après tout pardon, après toute miséricorde. Il y a dans cette rencontre une étincelle pascale. Car cette foi au Christ guérit, mais aussi elle envoie, elle sauve, comme le rappelle Jésus lui-même.

Il ne faut pas sous-estimer la mention du Samaritain, « cet étranger ». Les neufs autres guéris ont accompli le minimum nécessaire. Le Samaritain a ajouté un retour de reconnaissance, un geste de louange, une petite liturgie d’action de grâces. Il est entré dans le mystère de l’Alliance.

Ne serait-ce pas une bonne feuille de route pour trouver ou retrouver la joie au pas chancelant de nos existences, au creux de nos épreuves, au cœur de nos prières ?

Claude Ducarroz


A paru sur   www.cath.ch

Burkini ou burka?

Blog
De burkini en burka

S’étaler sur les plages ou au bord des piscines n’est plus de saison. Mais la polémique autour du burkini et de la burka demeure d’actualité. Allez ! Je me jette à l’eau pour vous confesser ce que j’en pense. A mes risques et périls.

Aux premiers temps des bains de mer, nos arrière-grand-mères s’y plongèrent tout habillées sans soulever des vagues médiatiques. Aujourd’hui, notre société libérale tolère  l’immersion « tout nu » dans les eaux publiques, et ça ne provoque aucun scandale significatif. Que des femmes aillent se baigner en burkini ne me gène aucunement puisque, dans la mare de permissivité qui nous environne, chacun fait ce qu’il veut, pourvu que ça n’empêche pas les autres de faire de même. Franchement, je ne vois pas en quoi ces femmes voilées « à l’eau » provoqueraient des raz de marée dangereux, ni pour les corps ni pour les âmes. Les tenues lascives des sirènes dénudées me semblent plus problématiques que cet excès de pudeur.

Il en va autrement de la burka qui cache entièrement le visage. Dans le contexte où nous sommes, l’Etat peut exiger que, sauf exceptions codifiées, les citoyens se présentent à visage découvert, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité et de contrôle tout à fait légitimes. Mais attention ! Cette exigence n’a rien à voir avec la religion, et encore moins avec telle religion. On doit attendre cette posture de tout citoyen quel qu’il soit, et d’abord des énergumènes cagoulés qui sèment la violence dans nos rues et sur nos places. D’ailleurs ces casseurs  me semblent bien plus dangereux que les rares femmes entièrement voilées qui fréquentent les boutiques de luxe durant leur séjour touristique en Suisse.

Ne tombons pas dans ce piège : faire de cette législation une manoeuvre inavouée pour combattre l’islam chez nous.  On ne gagne jamais à discriminer un groupe sous prétexte de démocratie et par motif de religion. Dans le passé, les catholiques l’ont appris à leur dépens. Ils jouent avec le feu –celui qui peut allumer des incendies – ceux qui veulent se servir d’une loi raisonnablement sécuritaire pour lancer des grenades juridiques et policières contre l’islam.

Burkini : pourquoi pas ? Se camoufler complètement son visage : non. Mais pour tous !

                                                                                              Claude Ducarroz


A paru sur le site www.cath.ch

dimanche 28 août 2016

Dédicace de la cathédrale


Homélie
Dédicace de la cathédrale
2016

Le 6 juin 1182, l’évêque de Lausanne, Roger de Vico Pisano, consacrait la première église de la petite citée de Fribourg que Berthold IV de Zaehringen avait fondée dans une boucle de la Sarine, 25 ans auparavant, soit en 1157.
Depuis lors, malgré les vicissitudes de sa longue histoire, sous cette forme ou sous une autre, le culte chrétien n’a jamais été interrompu dans ce sanctuaire demeuré très cher au cœur des Fribourgeois. Sans oublier évidemment celles et ceux qui, venus d’ailleurs ou simplement de passage, apprécient ce qui se passe ici, ce qu’il y a à contempler, à entendre, à célébrer.

Mais j’ose poser cette question, même en ce jour de commémoration et de fête : jusqu’à quand tout cela ?

Naviguant confortablement sur la vague de ce glorieux passé, installés dans le canapé de notre belle et longue histoire, nous risquons toujours de croire que, quoi qu’il arrive, nous ne risquons rien, bien protégés que nous sommes des soubresauts des évènements.
Et pourtant, nous devrions avoir appris, y compris à l’abri de nos montagnes tutélaires, que toutes les civilisations sont mortelles, y compris la nôtre, même si l’Eglise peut compter sur les promesses du Christ qui l’assure qu’elle l’emportera finalement sur les puissances de l’enfer.

* Au temps de sa splendeur chrétienne, l’Afrique du Nord comptait des centaines de diocèses. Presque tout a disparu en très peu de temps.
* Les pays qui virent éclore le christianisme, au Proche Orient, ne comptent plus que de petites minorités chrétiennes, souvent brimées, voire persécutées.
* Mais revenons chez nous. De toute évidence, et de nombreuses constatations le prouvent chaque jour davantage, le christianisme est en lente mais forte régression. Inexorable, disent certains. Combien de familles, traditionnellement chrétiennes, voient leurs enfants abandonner la communion avec l’Eglise, et leurs petits-enfants être non baptisés, non catéchisés.

Dans cent ans, il y aura sûrement encore des touristes pour visiter cette magnifique cathédrale. Mais y aura-t-il encore des croyants pour participer aux célébrations religieuses ? D’ailleurs, y aura-t-il encore des liturgies ici ? Il y a tant de belles églises vides sous nos latitudes, et même certaines ont été transformées en salles de spectacle, en bibliothèques ou en restaurants. Je vous passe sur des usages bien moins dignes.

Pas de panique, évidemment. Personne, parmi nous, ne doit se sentir la vocation de sauver l’Eglise. Notre humanité a été sauvée par le Christ mort et ressuscité, et l’avenir de l’Eglise est d’abord dans les mains de Jésus. Il  ne cessera jamais, chez nous et jusqu’au bout du monde, de présenter le trésor de son évangile, d’offrir la grâce des sacrements, de rassembler la communauté des croyants. Ici ou ailleurs, ici et ailleurs.



Cependant tout nous invite aujourd’hui à prendre un peu de temps pour réfléchir à l’avenir de ce christianisme qui nous tient à cœur puisque nous sommes là ce matin, même si nous sommes peu nombreux.

Oui, tout.
* Je veux dire le Christ lui-même qui ne cesse de nous interpeler sur notre foi puisque celle-ci est un cadeau offert à notre liberté. S’il y a son offre, il y a aussi notre réponse, toujours à approfondir pour mieux l’exprimer. « Qui suis-je pour toi ? »
* Je veux dire les statistiques, car sans révéler un quelconque mystère, elles sont un peu le thermomètre de notre situation religieuse. Elles nous indiquent la température de notre civilisation qui est en train de virer du christianisme vers un certain paganisme moderne.
* Je veux dire aussi un certain islam, et pas seulement celui qui nous bouscule par ses violences et ses crimes. Oui, la présence accrue chez nous de musulmans sincères et pacifiques nous incite à réfléchir plus sérieusement sur le pourquoi et le comment de notre foi chrétienne.
Il nous faut certes, conformément à nos valeurs d’évangile, résister à la tentation de la contre-violence qui ne provoquerait que conflits irrationnels et guerres inhumaines dans lesquelles nous aurions tous à y perdre notre âme.
Mais il est grand temps que les chrétiens se réveillent pour témoigner courageusement et humblement de leur foi, de leurs valeurs, de leur civilisation, dans le concert cacophonique de nos sociétés pluralistes.

Et je me permets quelques suggestions plus concrètes.
* Il n’y a pas de christianisme sans le Christ. Notre attachement au Christ, et notamment à sa parole et à ses sacrements, est à la base de tout, de nos fidélités ancestrales et de nos renouveaux très nécessaires.
* Ce ne sont pas les prêtres seuls qui vont améliorer la situation religieuse. Nous sommes tous solidaires de cette belle aventure chrétienne dans l’histoire. Tous les baptisés, et par conséquent vous les laïcs autant que nous, doivent s’impliquer pour « faire Eglise », pour animer nos communautés, pour rayonner de l’Evangile dans le monde. Dans une société, s’il n’y a plus que des membres passifs, on ne donne pas cher de son avenir.
* La misère du christianisme, comme le montrent bien des reculs dans l’histoire, c’est la division des chrétiens. Il est urgent de progresser dans l’œcuménisme si nous voulons présenter un témoignage commun face aux défis à relever, toujours plus urgents, toujours plus importants.

Cette cathédrale doit demeurer la vraie maison du peuple, accueillante à tous dans la diversité des convictions humaines. Elle doit aussi rassembler dans la ferveur les communautés chrétiennes qui viennent y puiser des énergies nouvelles pour tenir bon et rayonner dans le difficile contexte où nous sommes.
Repartons donc d’ici, non sans avoir admiré une fois de plus la beauté des choses que les artistes ont édifiées d’abord pour la gloire de Dieu, avec cette conviction rappelée par l’apôtre Paul en un temps où il n’y avait encore ni églises ni cathédrales : « N’oubliez pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous…Le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous ! »

Quel honneur ! Quel bonheur ! Quel programme !

Claude Ducarroz