dimanche 14 août 2016

En la fête de l'Assomption de Marie

Assomption de Marie
2016

Une femme –Marie de Nazareth- emportée au ciel avec son corps et son âme : tel est le mystère que l’Eglise catholique célèbre en ce jour. Je dis « l’Eglise catholique » puisque les Eglises orthodoxes parlent plutôt de la « dormition » de Marie et les Eglises protestantes rejettent ce dogme en alléguant qu’une telle révélation ne figure nulle part dans la Bible, ce qui est vrai. Il faut reconnaître que cette vérité –devenue traditionnelle en catholicisme- n’affleure timidement que dans quelques textes du 4ème siècle et n’a été proclamée comme dogme qu’en 1950 par le pape Pie XII.

La mère de Jésus le Christ, élevée au ciel dans toute sa personne : est-ce l’opium du peuple ou l’espérance de l’humanité ?

Il ne manque pas de critiques, voire de contestataires –aujourd’hui encore- pour relever qu’un tel privilège, mis en rites dans les célébrations liturgiques et mise en scène par la piété populaire, peut ainsi compenser à bon marché, en la seule personne de Marie de Nazareth, tout le contentieux qui existe entre l’Eglise et les femmes.
A travers ce glorieux phénomène de l’assomption, ne veut-on pas exalter unilatéralement la sainteté par la virginité et la maternité, sans oublier de proclamer « reine dans le ciel » celle qui s’est surtout définie comme une petite servante sur la terre ? Vierge, mère, servante : ce serait là la quintessence des images commodes de la femme dont l’Eglise –surtout la catholique- use depuis toujours et abuse encore maintenant.

Il est donc temps de préciser certaines choses basiques.

Ce qui arrive à Marie dans le mystère de l’assomption n’est qu’une conséquence entièrement dérivée du mystère pascal de Jésus. C’est toujours de là qu’il faut partir et repartir. Tout devient incompréhensible et arbitraire si Marie n’est pas totalement référée à son fils. C’est la solidarité avec lui –non sans hauts et bas dans sa marche de foi- qui l’a conduite à cette ultime et parfaite communion : partager sa gloire de ressuscité avec la plénitude respectée de son humanité intégrale, donc corps et âme.

C’est donc le lien exceptionnel et même unique, depuis le corps de la mère jusqu’à la foi de la croyante, qui permet d’expliquer le destin particulier de cette femme parvenue sans entrave dans le Royaume de Dieu.

Encore faut-il ne pas exagérer une telle particularité, au risque de tomber dans la mariolâtrie. Si le Christ –qui était aussi pleinement homme- est bel et bien ressuscité d’entre les morts comme premier-né d’une multitude de frères et sœurs –que nous sommes-, l’assomption de Marie est une anticipation prometteuse plutôt qu’un privilège exclusif. Il lui arrive, dans la foulée de l’ascension du Christ, ce qui nous arrivera un jour à nous –du moins nous le souhaitons- même si nous ne pouvons pas nous le donner à nous-mêmes.

Dans l’évènement fondateur de la résurrection de Jésus et de son entrée définitive dans le royaume de Dieu, il y a en prémices l’accueil de sa mère toute sainte et aussitôt après, en point de mire à venir, notre accueil à nous, dans notre pleine humanité sauvée.
L’assomption de Marie vient donc confirmer et renforcer l’espérance jaillie au matin de Pâques, et non pas distraire notre attention ou notre foi sur un privilège qui serait tellement unique qu’il en deviendrait un monopole marial inaccessible.

Derrière toutes ces liturgies et processions, derrière toutes ces peintures et sculptures associées à la fête de ce jour, il y a notre espérance en la vie éternelle dans notre humanité respectée et transfigurée.
Pas à cause de Marie, mais à cause de Jésus ressuscité, et certes avec Marie, celle qui nous a précédés pour mieux nous accueillir, le moment venu.

De sa gloire entièrement reçue comme un pur cadeau, elle nous tend déjà la main. Donnons-lui la nôtre, sans jamais quitter des yeux notre frère et notre Seigneur, Jésus le ressuscité, le vivant pour l’éternité.


Claude Ducarroz

Au feu! A l'eau!

20ème dimanche du temps ordinaire
Au feu ! A l’eau !
Luc 12,49-53

Par les temps qui courent –violences et guerres-, l’évangile de ce dimanche pourrait inciter certains à choisir des ripostes musclées, voire à attaquer des ennemis réels ou imaginaires, puisque Jésus nous promet la guerre et non pas la paix sur la terre.

Ici Jésus de Nazareth revient sur sa mission, telle qu’il l’imagine et telle qu’il a déjà commencé à la réaliser. Elle ne se déroule pas sans contradiction ni sans opposition. La croix pointe déjà à l’horizon. Il est bon que les communautés chrétiennes s’en souviennent, celles auxquelles s’adresse l’évangéliste Luc.

Apporter un feu sur la terre ! C’est une composante de l’imagerie biblique qui décrivait la venue du Messie et le jugement de Dieu. Le Christ a éprouvé cette brûlure dans l’épreuve de sa passion et de sa mort, ce qu’il nomme ensuite son « baptême ». Par ces mentions, Luc fait sans doute mémoire de ce qui a aussi touché les premiers chrétiens dans leur existence quotidienne, à savoir leur baptême « dans l’eau et le feu », mais aussi leurs souffrances endurées par fidélité à l’évangile. Comme Jésus en somme.

Peut-être avaient-ils rêvé d’un Messie qui apporterait une paix tranquille, comme l’avaient  annoncé les anges de Noël. Il leur a fallu affronter des divisions, toujours par fidélité au Christ, et cela jusque dans les familles.  En attendant le retour du Christ, les choix radicaux pour Jésus ne peuvent qu’être risqués. Encore faut-il assumer cette condition chrétienne dans l’esprit de Jésus. Et ça peut aller jusqu’à subir le feu sans jamais l’allumer ailleurs, ça peut signifier passer par le baptême de la croix en répondant par le pardon, ça peut aboutir à des divisions inévitables sans en fomenter de nouvelles.

A Pentecôte –dont Luc a si bien parlé dans les Actes-, il y eut aussi du feu, et bientôt des baptêmes pour le salut de tous. A notre tour d’apporter ce feu-là et ce baptême-là dans notre humanité, nous les apôtres d’aujourd’hui, nous les enfants de la Pâque et de la Pentecôte. Nous l’Eglise en ce monde.

Nous pouvons alors partager l’impatience du Christ. Comme nous voudrions que notre société soit plus humaine, que l’Eglise soit encore plus transparente à l’Esprit de la Pentecôte. Pour avancer sur ce chemin, sans céder aux séductions de certains incendiaires, il nous faut revenir sans cesse à la lumière de la Parole de Dieu et aux inspirations de l’Esprit.
A l’eau de la vraie vie. Au feu du véritable amour.


Claude Ducarroz

mardi 26 juillet 2016

Après l'assassinat d'un confrère

Plus forts que tous leurs pièges

Est-ce encore possible de prendre du recul, après ce que nous avons vu et entendu ? Après Nice, la Bavière. Après l’horrible attentat de Saint-Etienne-du Rouvray dans lequel un confrère de 86 ans a perdu la vie par égorgement. Est-ce décent de chercher à voir plus loin, à réfléchir plus profond ?
Chacun réagit comme il peut. Comme il est. Certains se réfugient dans le silence et la prière. D’autres laissent éclater leur douleur. D’autres encore se tournent vers les autorités pour exiger plus de répression. Je peux les comprendre tous. Il y a aussi un temps pour les cris du cœur et les colères du ventre.
Puis-je me permettre, sans offenser personne –et surtout pas les victimes et leurs proches-, de rappeler quelques évidences qui peuvent ouvrir quelques sentiers sur les falaises de l’espérance.

* Evitons les amalgames, les généralisations indues, les accusations sommaires. Ces brigands se revendiquent de Daech, voire d’un certain islam. L’immense majorité des musulmans -en particulier ceux qui sont chez nous- n’ont rien à voir avec ces assassins. Aux innocents qu’ils tuent si lâchement, n’allons pas ajouter des représailles à l’encontre d’autres innocents sous le simple prétexte qu’ils sont musulmans. Nos valeurs, que ces criminels ont en haine, nous interdisent de nous laisser entraîner dans des dérives de vengeance aveugle. C’est aux forces de l’ordre et à la justice, dans notre pays démocratique, d’accomplir leurs devoirs. Ces meurtriers auraient gagné une deuxième fois si nous nous abaissions à les imiter dans leurs méthodes et dans leurs folies. Ne tombons pas dans les pièges qu’ils nous tendent !

* Commettre de telles horreurs au nom d’une religion, quelle qu’elle soit, provoque des dommages à toutes les religions. J’entends autour de moi des gens, pas nécessairement malveillants, qui accusent toutes les religions –y compris la nôtre- d’être viscéralement à la source de toutes les violences, comme si le fait même d’être croyant devait, tôt ou tard, engendrer des intolérances meurtrières. Une certaine histoire des religions, y compris la chrétienne, est trop souvent là pour leur donner raison. Je suis très frappé par les résultats d’une enquête menée en France parmi les jeunes entre 18 et 30 ans. 20% seulement estiment que la religion est un facteur de paix, tandis que 50% pensent qu’elle est un facteur de division (Voir La Croix du 25 juillet 2016, p. 2). Il est urgent que les croyants de toutes les religions se rassemblent pour relever ce défi, pour affirmer –preuves à l’appui- que la spiritualité et la vie religieuses sont des vecteurs de convivance fraternelle et non pas des fauteurs de violences et d’attentats.

* Ce qui me semble parfois décourageant, c’est justement le découragement des gens qui se sentent impuissants devant ces évènements, jusqu’à la résignation, jusqu’à la déprime. Nous ne pouvons pas faire grand’chose, il est vrai, face à tant d’agressivité mortifère. Cependant, quelque chose reste à la portée de chacun, même des plus faibles ou des plus douloureux parmi nous : compenser le mal en redoublant d’engagement dans le bien. Oui, réaliser tout le possible -si petit soit-il- pour faire pencher la balance dans l’autre sens, par nos regards bienveillants, par nos paroles mieux maîtrisées, par nos attitudes solidaires. En un mot : transformer nos relations humaines en occasions de faire du bien, de montrer de la compassion, de manifester de l’altruisme. Oui, injecter plus d’amour dans ce monde. Car seul l’amour est finalement plus fort que ces haines et ces crimes. Et personne ne pourra jamais nous empêcher d’aimer.
De gagner la bataille de la fraternité.

Claude Ducarroz


A paru sur le site de   cath.ch

samedi 16 juillet 2016

Homélie du 16ème dim. du temps ordinaire

Homélie

16ème dimanche ordinaire 2016

Si je vous dis « Marthe et Marie », à quoi pensez-vous spontanément ? Depuis l’évangile de ce dimanche, on évoque aussitôt l’antagonisme entre les activités spirituelles –voire simplement intellectuelles- et les préoccupations dites « matérielles ». Ce sont les symboles communément retenus dans ces figures contrastées, l’une, Marie, assise aux pieds du Seigneur, qui écoutait religieusement la parole du Maître, et l’autre, Marthe, toute accaparée par les multiples occupations du service. Et, comme il fallait s’y attendre, Jésus aurait loué Marie d’avoir choisi la meilleure part, en fustigeant Marthe agitée pour des choses fort secondaires. Et ainsi Jésus aurait manifesté clairement la supériorité de la vie contemplative –merci pour les moines et moniales- sur la vie active -tant pis pour vous… et pour moi !

En réalité, les choses ne sont pas si simples.

Il serait étonnant que Jésus ait comme méprisé cette femme dévouée à la cuisine et au ménage, lui qui a été si souvent pris en flagrant délit de partager des repas avec des amis, et même avec des gens peu recommandables comme des pécheurs et des prostituées. Au point, selon ce que le rapporte l’évangile, que certains milieux bien pensants le taxaient de glouton et d’ivrogne. Je suis sûr qu’il a apprécié le bon repas préparé par Marthe dans la maison hospitalière de Béthanie, à l’instar de ce qu’Abraham offrit à ses hôtes mystérieux aux chênes de Mambré.

A y regarder de plus près, il n’est pas question de vie contemplative dans ce texte, mais plus précisément d’une attitude qui consiste à prendre du temps aux pieds de Jésus pour écouter sa parole. Autrement dit l’exacte description du disciple dans sa relation prioritaire avec son maître. Une telle posture, faite d’écoute attentive et affectueuse, c’est la définition du chrétien qui place la communion avec Jésus au dessus de tout le reste dans sa vie, parce que, selon ce que dit l’apôtre Paul, « le Christ est parmi nous, l’espérance de la gloire ».

 Voilà ce que Jésus, à travers l’exemple de Marie, veut rappeler à tous, en soulignant une priorité sans exclusivité, en mettant en évidence le danger des préoccupations purement matérielles –voire matérialistes- si elles dévorent  notre temps au point de nous faire oublier le soin de notre relation avec la source de notre existence et l’inspirateur de notre action.

Une telle exigence vitale vaut pour tous et chacun, et donc pour toutes les vocations, y compris celles qui se targueraient d’une certaine supériorité théorique, au mépris des humbles tâches plus terre à terre. L’unique nécessaire, la meilleure part, c’est  la communion savoureuse avec le Christ vivant, et une telle convivialité peut être vécue –mais aussi négligée, voire sacrifiée- dans toutes les circonstances de la vie. Il reste -c’est vrai- que cette relation de type mystique exige certainement du temps –gagné et non pas perdu-, de l’attention à l’Esprit Saint dans le silence, l’écoute de la parole de Dieu et un certain détachement des autres occupations et préoccupations qui risquent de troubler ou même de paralyser notre fréquentation du Christ vivant.

Qui que nous soyons –et les intellos et les mystiques autant que les autres-, nous avons à retenir la leçon donnée par Jésus ce jour-là dans la maison de ses bons amis de Béthanie.
J’ajoute une chose que j’ai apprise en préparant cette petite homélie pour temps de vacances. Les spécialistes du texte sont sensibles au fait que Jésus ait loué cette femme –Marie- dans l’attitude du disciple d’un maître dont il fallait écouter l’enseignement. Ils nous disent qu’il y a là  une preuve supplémentaire de la grande liberté de Jésus de Nazareth à l’égard des femmes et de leurs missions possibles dans la société et dans la communauté chrétienne. En effet, seuls les hommes, en ce temps-là, pouvaient s’adonner à de tels loisirs plus spirituels.

On pourrait donc trouver dans cet épisode plutôt extraordinaire un encouragement de l’évangéliste Luc –le seul qui en parle- à confier aux femmes dans la communauté chrétienne toute la place qu’elles méritent, à savoir autant que les hommes. Car il s’agit bien là de définir le disciple, lequel se décline au féminin aussi bien qu’au masculin. J’ajouterais même, si je regarde l’assemblée de ce jour ici, plus au féminin qu’au masculin. De quoi faire réfléchir sur les missions des femmes, y compris actuellement dans notre Eglise.

Mais en attendant, sans oublier d’être un peu plus Marie, mais aussi sans négliger de remercier toutes les Marthe parmi nous, je vous souhaite, comme le fait le pape François tous les dimanches : « Bon appétit » !


Claude Ducarroz

vendredi 15 juillet 2016

Surtout être disciple

16ème dimanche du temps ordinaire
Surtout être disciple
Luc 10, 38-42

Après avoir répondu à la question « Qui est mon prochain ? » par la parabole du bon Samaritain, l’évangéliste Luc répond à cette autre interrogation : « Qu’est-ce qu’un disciple de Jésus ?». Et la réponse est tirée d’un exemple concret. Deux sœurs en sont les protagonistes, Marthe et Marie de Béthanie, des amies de Jésus.

Une certaine tradition a transformé ces deux figures en symboles contrastés de la vie contemplative et de la vie active, au bénéfice de la première évidemment, qui serait bien supérieure à la seconde,  « la meilleure part ». C’est probablement une fausse piste.

Jésus –qui a sans doute apprécié le bon repas préparé par Marthe- met en évidence l’attitude du vrai disciple dont la vocation, en toutes circonstances, est d’être attentif à la parole de son Maître pour mieux la mettre en pratique. Une telle vocation passe avant toute autre préoccupation, même si c’est ensuite dans le concret de la vie –ménage et cuisine y compris- qu’il s’agit de la traduire en actes de charité et de service. Une telle priorité –l’unique nécessaire - n’est donc pas une exclusivité, ni
un jugement dépréciatif sur les tâches dites « matérielles ».

Ce même Jésus ne nous a-t-il pas rappelé que le disciple « conforme » est celui qui vient au secours des plus petits de ses frères, dans un esprit  généreux et désintéressé (Cf. Mt 25) ? Il demeure que la vie dite « spirituelle » doit être le moteur de telles activités, avec Jésus, comme Jésus. C’est pourquoi, sans jamais opposer l’action et la contemplation, il est bon de s’entendre rappeler que se tenir aux pieds du Seigneur pour écouter sa parole n’est pas une perte de temps, mais au contraire un gain d’énergies puisées à la bonne source. Ces énergies spirituelles qui trouveront, dans les circonstances ordinaires de la vie, des terrains d’exercice pour la mise en application de l’évangile.

Mais peut-être –selon certains spécialistes- y a-t-il encore dans cet évangile un autre message discret. Cette femme –Marie- installée aux pieds du Maître pour profiter de ses paroles, ne serait-ce pas un signe supplémentaire de la grande liberté du Christ à son égard ? Une telle posture, de la part d’une femme au temps de Jésus de Nazareth, n’était pas conforme aux normes sociales et religieuses en vigueur. Il n’y a pas si longtemps, dans notre Eglise, les femmes étaient encore fort rares dans les facultés de théologie. Elles demeurent  quasi absentes dans certains secteurs de la vie de notre Eglise. Il y aurait donc, dans la méditation de cet épisode évangélique raconté par le seul saint Luc, de quoi réfléchir, aujourd’hui encore, sur la mission des femmes dans l’Eglise.

Claude Ducarroz
A paru sur le site cath.ch






samedi 25 juin 2016

13ème dimanche du temps ordinaire

Homélie
13ème dimanche du temps ordinaire
Lc 9,51-62

De l’eau dans le gaz ou de la friture sur la ligne. Incontestablement, ça ne tourne plus rond entre Jésus et ses disciples, et cela au moment décisif où, quittant sa sympathique Galilée, il prend résolument et définitivement la route de Jérusalem. On sait ce que cela a signifié pour lui.

Premier problème, première contestation. Comme il fallait s’y attendre, la cohorte de Jésus n’est pas bien reçue par des villageois de Samarie. Faut-il alors demander à Dieu de les punir pour ce refus ? C’est ce que pensent Jacques et Jean, en allant jusqu’à proposer que le feu du ciel détruise ces récalcitrants ? On connaît la réaction de Jésus : il se retourne –changement de cap- et les réprimande. Pas de violence ni de vengeance, s’il-vous-plaît, mais allez voir ailleurs. Il y a encore tellement de bien à y faire, quand on ne peut plus en faire là où on est.

La suite du voyage aurait dû se passer mieux. Chemin faisant, trois candidats disciples veulent s’adjoindre au groupe de Jésus. Deux se présentent spontanément –ils sont généreux-, et le troisième est appelé directement par Jésus. Or il semble bien que, dans les deux cas, il y eut un sérieux malentendu sur ce qu’on pourrait appeler la vocation. Était-il de mauvaise humeur après l’expérience précédente ? Jésus ne supporte aucun « oui, mais… ». « Que votre oui soit oui », dira-t-il plus tard. Et c’est ce qu’il attend de ses disciples. Voilà qui impressionne quand on sait que les conditions émises par ces candidats chrétiens sont plutôt raisonnables : aller d’abord enterrer son père et dire adieux aux gens de sa maison.

Qui est-il, ce Jésus ? Certains diront : pour qui se prend-il ?, qu’il puisse exiger tant de choses de ses sympathisants ?

C’est que lui sait où il va, et c’est vers la passion et vers la croix. Il prend alors conscience que ses disciples, malgré toute leur bonne volonté,  ne sont pas encore prêts à affronter cette épreuve. Jugez plutôt. Peu avant l’épisode de ce jour, ces mêmes disciples se disputaient encore entre eux pour savoir qui était le plus grand. Plusieurs fois, il a essayé de les prévenir sur son tragique destin, et chaque fois, il est noté qu’ils ne comprenaient rien.
 Cette fois, Jésus n’y va pas par quatre chemins, c’est le cas de le dire. Etre appelé et répondre à cet appel, c’est s’exposer à la pauvreté, car »le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête », c’est placer la passion d’annoncer le Royaume de Dieu au dessus de tout autre devoir, y compris celui d’enterrer un père, c’est ne plus regarder en arrière, même pour dire adieux à sa famille, quand on a mis la main à la charrue de l’évangélisation en marche.

Ces paroles –ou plutôt ces exigences- peuvent sembler bien dures, et elles le sont. Jésus a pu les formuler parce qu’il les a vécues d’abord lui-même. Il a fait ce qu’il disait, et avant de proposer aux autres une telle mission, il l’a accomplie le premier jusqu’au bout, par fidélité à son Père et par amour pour nous.

L’histoire de l’Eglise nous montre aussi que des chrétiens ont mis tellement leurs pas dans les pas de Jésus –il s’agissait bel et bien de le suivre, lui-  qu’ils ont réalisé, parfois à la lettre, le programme proposé par le Seigneur pour la vie des disciples.

* Pensons à tous ces missionnaires qui ont tout quitté pour aller annoncer l’évangile au loin, parfois sans jamais revenir.
* Pensons aux martyrs d’hier et d’aujourd’hui qui ont préféré la fidélité au Christ à leur propre vie pour témoigner en faveur du Royaume de Dieu inauguré et promis par Jésus.
* Pensons à tous ces anonymes de la sainteté qui n’ont calculé ni temps, ni argent, ni confort, ni santé parfois pour aller jusqu’au bout de leur vocation, avec la grâce de l’Esprit Saint.

Et là il faut faire attention ! On pourrait avoir l’impression que suivre Jésus n’est accessible qu’aux héros de la foi, aux champions de l’espérance, aux martyrs de la charité. Oui, aux géants de la vertu, aux stars de l’évangile. Comme si la feuille de route de la sainteté ne concernait qu’une élite de chrétiens triés sur le volet.

Heureusement, il n’en est rien. Après 51 ans de vie de prêtre –ce sera demain 27 juin-, je rends grâce à Dieu pour le témoignage de tant de frères et sœurs chrétiens qui m’ont édifié, émerveillé, encouragé, remis en question parfois, et toujours poussé à l’action de grâces pour les merveilles accomplies par Dieu en eux et par eux, comme le chantait Marie dans son Magnificat.

*Je pense à l’héroïsme de l’amour chez tant de mamans et de papas, pas toujours récompensés, qui n’ont jamais compté leurs sacrifices pour accomplir courageusement leurs tâches familiales.
* Je pense à tous ces engagés dans l’humanitaire et la solidarité qui auraient pu briller et gagner plus ailleurs, et qui ont préféré le service des pauvres, des exclus, des fragiles de notre société.
* Je pense à celles et ceux qui, dans un  monde en chantier parfois chaotique, ont donné compétences et générosités pour améliorer la vie sociale, politique, culturelle, écologique en propageant vaillamment les valeurs de l’évangile dans les espaces compliqués des activités publiques.
* Je pense enfin à celles et ceux qui, dans les services de l’Eglise, hommes et femmes, ont contribué à la gloire de Dieu, augmenté notre joie de croire, donné de belles couleurs à notre fraternité, par exemple dans la vie religieuse, dans les ministères de toutes sortes, et comment ne pas dire au moins cela aujourd’hui ici ? dans la liturgie de notre cathédrale.

Oui, pour tous ceux-là, et tant d’autres encore, l’Eglise peut encore et pourra toujours chanter avec le psalmiste : « Chantez au Seigneur un chant nouveau, car il a fait des merveilles. »

                                   Claude Ducarroz




samedi 18 juin 2016

L'Homme-Question

L’homme-Question
Luc 9,18-24

Il venait de rassasier une foule en multipliant les pains. Beau succès ! Au lieu de surfer sur cette étonnante démonstration de puissance, Jésus se retire dans la solitude pour consulter son Père dans le face à face de la prière. Tout un programme. Et une leçon pour chacun de nous.

Il lui reste une question. Il faut qu’il la pose à qui de droit. Cette question, c’est lui-même. Il a conscience que ses paroles et ses actions déconcertent.  Il y a l’énigme Jésus de Nazareth.  Plus qu’une énigme : un mystère.

Tiens, voilà le sondage. A double détente : qui est Jésus au dire des foules et finalement pour ses disciples ? Au niveau du peuple, les réponses sont diverses et variées, comme on pouvait s’y attendre. Et pour les disciples, c’est Pierre qui se lance : « Tu es le Christ, le Messie de Dieu. »

Jésus n’acquiesce pas clairement. Il sait le poids d’ambiguïté dont est chargé le messianisme chez les juifs. D’un grand saut vers sa finale, il leur annonce le mystère pascal, à savoir sa passion et sa mort, mais aussi sa résurrection. Voilà ce qu’il devra traverser, en conformité avec ce qu’il est : le sauveur du monde. Jésus se rend bien compte que ses disciples ne peuvent pas comprendre tout cela pour le moment.  Pierre –le porte-parole inspiré- sera aussi celui qui aura le plus de peine à accepter le passage par la croix.

Car la croix ne concerne pas que Jésus en sa mystérieuse personne. Ceux qui veulent marcher à sa suite sont donc avertis : ils devront aussi porter leur croix, et même chaque jour. Comment ? Pas dans les éclats pathétiques d’une générosité théâtrale, mais dans l’humble renoncement à soi-même, au quotidien, quand il s’agit d’aimer vraiment, comme Jésus.

Mais attention ! En agissant ainsi, le chrétien ne prétend pas s’exhiber comme un champion doloriste. Non. Il essaie d’imiter Jésus, il est aussi accompagné par lui. Certes, il perd sa vie, parce qu’il l’offre de bon cœur, mais c’est à cause de lui. Et ça change tout. C’est un geste pascal. C’est pourquoi, huit jours plus tard, selon l’évangile de Luc, Jésus emmène trois de ses disciples sur la haute montagne pour y être transfiguré devant eux. Avant-goût de la résurrection.

Il y a dans cet évangile tout le rythme de nos vies. La prière silencieuse et contemplative,  la profession de notre foi au Christ, mais sans oublier la communion avec lui dans les épreuves, avec la perspective de la Pâque. Et cette patiente marche à ses côtés, au jour le jour, qu’on appelle tout simplement la vie chrétienne.

Notre humaine réponse à sa divine question : pour vous, qui suis-je ?
                                                                                                                      Claude Ducarroz
A paru sur le site  www.cath.ch